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 Scriabine Castrellan

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Scriabine
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Messages : 29
Serveur de jeu : Agride

MessageSujet: Scriabine Castrellan   Lun 7 Aoû 2017 - 9:53






Ma poupée Julia glissait nonchalamment d’un bord à l’autre de ma petite commode. Un coup à droite, un coup à gauche. Mais quand allait-elle tomber ? C’était la question qui me brûlait les lèvres. Je demeurais assise sur mon lit, à observer ses lents va et viens provoqués par le tangage du bateau. L’ennui était profond, assommant, continu. Il n’y avait rien à faire, personne avec qui jouer, personne à embêter. Juste cette chambre minuscule, et… Julia. Et ces grincements, ces horribles grincements, je ne les supportais plus. Cela ne faisait pourtant que deux jours.

Quelle idée avais-je eu, moi, d’aller quémander à papa, de le supplier, de l’implorer de m’emmener avec lui pour son prochain voyage ? Je voulais dresser des Mufafahs moi, chasser des crustorails, et me baigner dans l’eau turquoise, pas rester cloitrée dans une prison flottante ! Papa m’avait interdit de sortir parce que c’était trop dangereux, mais j’étais une grande moi, d’abord. Mieux valait prendre le risque de sortir que d’être certaine de mourir d’ennui. 

Avec ma broche dorée, je réussis à crocheter la maudite serrure qui me retenait prisonnière. Un regard à gauche, un regard à droite. Personne. J’enfilai mes pantoufles de vair, et avançai prudemment dans les couloirs étroits du ventre du navire. Pwah ! Ça puait ! Je me bouchai le nez en grimaçant, et je cherchai au plus vite un chemin menant au pont. Après avoir fait coulisser une lourde porte, j’étais enfin dehors, mes poumons pouvaient se remplir d’un air sain.

Il y avait trois gros marins qui s’étaient interrompus de discuter lors de mon arrivée.

— Mais che s’rait pas la ptite de…
— Tais-toi gros plein de soupe ! Mon père ne vous paie pas à bavasser ache que sache !
— Heu…
— Aller au boulot ! Que ça saute !
— Oui mademoiselle Castrellan…

Hihi j’étais débarrassée de ces trois-là pour le moment. Satisfaite, je me dirigeai vers le bastingage, et je plaçai ma tête entre deux poteaux pour admirer l’océan glisser sous la coque du bateau. J’aurai pu rester des heures ainsi encastrée. Mais à un moment donné, une vague un peu plus grosse souleva la coque, je me cognais le haut de la tête contre le bois de la rambarde. Ouille, ça faisait fichtrement mal.

— Ahahahah ! Se tordait de rire une jeune voix derrière moi.
— Mais qu’est-ce qui y’a ! C’pas marrant…

En réalité, ma tête était maintenant coincée, et j’avais beau tirer, elle ne venait pas ! La voix derrière moi continuait de rire de mon sort.

— Eh ben… hu… z’avez fait ma journée princesse !
— Mphm…
— Tirez point trop ! Les oreilles vont y rester ahah !
— Aide-moi donc au lieu de te moquer ! Criais-je à la mer.
— Bougez point, je vais vous y sortir princesse.

Il posa sa main crasseuse sur le bas de ma nuque. Un frisson glacial parcourut mon échine.

— Ah ! Me touche pas !
— Et comment que j’vais y faire sans y toucher ? Hein ?
— Che’pas… Mphm…

Il s’y reprit, et je dus prendre sur moi. Il exerça une pression de haut en bas, ma tête se délogea du bastingage. Je m’extirpais de ce piège de bois, et pus découvrir mon « sauveur » : un garçon pas plus haut que moi, aux manches retroussées, et au sourire béat. Je remis bien ma robe avant de le toiser :

— Pas trop tôt…
— Que tard que jamais, hein princesse ! Ahah.
— Je ne suis pas… Mphm… je ne suis pas une princesse !
— Z’en avez tout l’attirail pou’tant.
— Tss… un garçon de ton rang ne connaît rien aux princesses, c’est sûr !
— Elle y rougit la petiote, elle y rougit !
— Que nenni !
— Et qu’est-ce qui ty est, si pas d’princesse ?
— Je suis Scriabine de la famille Castrellan. Déclarais-je, non sans fierté.
— Crastellan, ouaip, c’est le patron ça… ouaip… Où qu’t’y étais sur l’rafiot depuis le début ?
— Je séjournais dans ma cabine personnelle.
— Oh, ah ouaip… cabine personnelle… rien qu’ça ! Qu’est-ce qué j’y donnerai pour y voir !
— Humph… la porte de ma cabine n’accepte que les gens d’une certaine condition…
— Ah mais j’suis d’jà béjaune moi !
— C’est gradé ça ?
— Pas qu’un peu… j’ai d’la moussaille à commander moi ! Regarde.

Le béjaune cria un nom, et un garçon un peu plus grand rappliqua.

— Tiens, t’vas m’astiquer c’te partie-là du pont, faut qu’Dame Scriabine puisse s’y voir et s’y coiffer !

J’observai la scène avec attention. Le mousse s’exécuta aussitôt et se mit à laver le pont à grande eau.

— T’vois, j’gère quelques trucs sur l’radeau !
— Tu n’es peut-être pas aussi inutile que tu en as l’air. Quel est ton nom roturier ?
— Maaaaaarco !
— Si tu fais ce que je te demande, je te montrerai peut-être ma cabine.
— Ça m’semble honnête !
— C’est entendu alors, tu seras mon valet personnel Marco !



* * *


Ce Marco s’était avéré être un précieux allié sur le bateau : il connaissait tous les coins et les recoins où se cacher, et nous avons ainsi pu jouer de nombreux tours aux gros matelots. La traversée a dès lors paru beaucoup moins longue ! J’avais fait de ce « béjaune » mon jeune homme à tout faire et il acceptait le moindre de mes caprices, sans aucune protestation.

Enfin, le sommet de l’arbre Hakam se dessinait au loin, entre les nuages immaculés. Le navire mit un temps interminable à approcher le petit port. Je fus la première à mettre pied à terre, devant papa et tout l’équipage ! L’air sentait bon le sable chaud, le sel et les palmifleurs. En relevant mes robes pour ne point les salir, je déambulais, suivie par un cortège imaginaire, sur le chemin principal du village côtier. Marco se prêtait à mon petit jeu de rôle, comme toujours.

— Faites place ! Faites place ! Faites place honorables gens de l’île, pour accueillir la haute princesse de Castrellan, bénissez vos Dieux de sa présence ! Patati et pataras pour qui genou au sable ne mettra pas !

Un régiment de trompettes tout aussi imaginaire entonnait un triomphe pour mon arrivée inespérée. Tout le monde me saluait.

Nous rattrapant dans notre zèle, un ami de papa se proposa pour nous accompagner près de la plage, tandis que des affaires ennuyeuses allaient être menées au village. J’envoyai mon valet capturer ces hideux crustorail afin de les atteler à un carrosse de fortune. Mon carrosse. Mais les crustacés ne se laissèrent pas faire, et Marco écopa de nombreuses blessures de guerre. Il saignait pour moi, peut-être était-il prêt à mourir…

Le soir, nous nous sommes tous retrouvés pour manger.

— Tenez, voilà ma fille. 
— Mademoiselle… s’inclinèrent tous les gens de la pièce.

J’avançai nonchalamment jusqu’à ma place, à côté de papa. Puis je m’adressais à mon fidèle Marco qui emboitait mes pas.

— Merci Marco, tu peux disposer maintenant, va dîner aux cuisines.

L’assemblée se mit à rire, même papa. Je faisais mon effet.

— C’est bien ma fille, tu sais qu’il est important de s’entourer de gens loyaux dès le plus jeune âge, aussi bien dans tes amis que tes serviteurs.
— Oui je sais papa, Marco a failli mourir pour moi cet après-midi… Il est un peu simplet, mais il ferait tout pour me satisfaire !
— Hoho ! Attention tout de même à ce que sa loyauté ne se transforme pas en passion… susurra un personnage de l’autre côté de la table.

Papa lui jeta un regard noir, les discussions s’interrompirent, et nous continuâmes le dîner dans le plus grand des silences.

Le lendemain, l’expédition était prête à partir pour le centre de l’île. Papa m’avait dit de rester au village, mais… moi aussi j’avais envie de voir les nobles Mufafah et ces drôles de bêtes qui sautillent au bout d’une perche ; on ne m’en avait que trop parlé, maintenant je voulais voir. En plus, Marco était aussi du voyage, ils avaient besoin de lui pour porter des affaires. Je ne voulais pas rester toute seule.

Après avoir dit au revoir à mon papa, je filais me cacher sous la bâche d’un chariot, avec la complicité de mon valet marin. Que c’était excitant de transgresser les interdits ! Par contre… c’était bien inconfortable, j’avais mal aux fesses et au dos, le terrain n’était pas tout plat alors ça remuait de partout. Discrètement, je soulevais un peu la bâche pour voir l’extérieur : de grandes plaines désertes, ensemencées de longs cailloux. Je ne sais pas si c’était à cause du chariot qui vibrait, mais il me sembla que certains de ces cailloux bougeaient !

— KILIBRISS EN APPROCHE ! Hurla une voix en amont du convoi.

Tout le monde s’arrêta et se rangea près des chariots. Dès lors, on entendit plus qu’une série de « boing boing boing » et de petits cris moqueurs. J’avais trop peur pour soulever la bâche. D’un coup, un bâton s’enfonça juste à côté de moi, et je laissais échapper un cri de surprise.

Quelques instants après, plus de « boing ». Les hommes soufflèrent, soupirèrent, se mirent même à rire nerveusement.

— Vous n’avez pas entendu un cri tout à l’heure ?
— Heu ouais, je crois bien, et c’était pas un Kili…
— Ça venait de là je crois… oh, mais… petit…
— Eh bhe il a mouillé les couches le petit Marco ?

J’entendais Marco renifler doucement.

— Allons bonhomme, ça va, ils sont partis… 
— Se pisser dessus, quand même…
— Oh ça va, à son âge t’aurais pas été fiérot hein !
— Par contre t’avises plus de crier comme une fillette quand on s’ra dans la jungle, pigé ? Ça pourrait t’attirer bien des emmerdes, et à tout l’monde.
— Il a pas tort, faut qu’il se ressaisisse le môme.
— Ça va ! j’ai été surpris c’est tout, ça arrive ! Se réaffirma Marco.

Le convoi se remit en marche. Comme si rien ne s’était passé.

La nuit arrivant, on fit étape à la lisière de la jungle obscure. Plutôt que de me faire découvrir par un de ces grouillots, je sortis de ma cachette comme une grande, puis me dirigeai vers le feu de camp où papa et ses hommes avaient commencé à manger. Je pris place devant l’assemblée pétrifiée de surprise.

— Qu’on m’apporte de quoi dîner, et qu'on me prépare une couche digne de ce nom pour cette nuit, j'ai passé un horrible voyage.



* * *



Ah ça, je les avais impressionné les marchands ! Mais papa... il n’était pas content, ses yeux étaient si sombres, si déçus. Mon entêtement m’avait conduit à aller contre sa volonté, ça me vexait un peu, mais c’était bien le prix à payer pour voir un peu du pays.

Il fut convenu que je resterai, car rentrer au village n’était pas envisageable, la saison des Mufafah étant déjà bien avancée. On me trouva une tente au centre du campement.

— Bien Marco, tu vas pouvoir monter la garde devant ma tente.
— Oui princesse ! Tout de suite princesse...
— On ne sait jamais, si des Kilibriss nous attaquent pendant la nuit... hihi.

Cela ne fit pas rire Marco.

— Bonne nuit, princesse.
— Hum... ah oui, au fait, merci pour cet après-midi... Sans toi, ils m’auraient trouvé et puis... ils m’auraient rapatrié...

Il me regarda avec un sourire sérieux, puis prit place devant la tente. Je me mis à devenir rouge comme un corailleur.

— Heu... bonne nuit Marco héhé...

Le lendemain matin, on pouvait sentir l’anxiété dans le cœur des mercenaires. Mais boule au ventre ou pas, il fallait continuer. Toute la troupe se remit en marche, direction la jungle.

L’air était lourd, lourd, lourd ! Je haletais, et pourtant je ne marchais point. Et les odeurs... c’était horrible ! Pire que dans la soute du bateau, il y avait de la boue, de la vase, et des fruits pourris. On entendait sans cesse des bruits de succion, des pattes ou des ailes qui se recroquevillaient, des branches craquer, et des bourdonnements agaçants. Mes cheveux se collaient sur mes joues humides, je détestais ça ! J’avais les yeux-qui-piquent, et le nez-qui-coule. Je maudissais déjà la sotte qui avait eu envie de voir du pays.

Notre morne convoi continuait sa lente course, lorsqu’un arbre sans feuillage se mit à tomber sur le premier chariot. Une dragodinde fut projetée dans les airs, avant d’être retenue par son attelage. L’arbre se releva.

— ABRAKLEUR !

Alors que l’arbre-créature lançait une branche en arrière pour préparer sa seconde attaque, deux disciples Crâ avaient déjà décoché leur flèche respective. Les deux traits se rejoignirent au centre du tronc, où ils explosèrent dans un détonant brasier. Le souffle projeta ma crinière blonde en arrière. C’était beau, et terrifiant. C’était gigantesque, et épouvantable.

L’arbre vivant ne se laissa pas faire, malgré les flammes consumant son écorce, il balaya tout à sa portée : hommes, chariot, dragodindes. Je ne pouvais plus bouger, mes yeux ne pouvaient plus se détacher du spectacle macabre. Pourtant, le gros « splotch » à côté de moi me tira de mon hypnose : un gros tas de terre, de feuilles, de fleurs, d’yeux, de bave et de tiges avait atterri dans mon carrosse. La chose ronflait et renâclait tout en maculant les planches d’une boue immonde. Surprise par mon agresseur soudain, je criai et bondis hors du chariot. Toutefois, au lieu d’atterrir sur le sol, je fus réceptionnée par une grosse tête carapacée sur pattes.

La vitesse de mon étrange monture me brisa le souffle. N’ayant que peu de points d’accroche sur cette caboche, je ne tardai pas à glisser en arrière, mais un confortable matelas emplumé me retint dans ma chute. Une douceur inespérée dans cette jungle de brutes. Les arbres, les feuillages, tout passait autour de moi à une allure vertigineuse. Le convoi était déjà complètement perdu de vue.

Après plusieurs minutes de cette course folle, mon destrier s’arrêta net. J’effectuai alors un vol plané totalement incontrôlé qui se termina dans un marais boueux. Douleur. Puanteur.

— S’pèce d’abruuuti ! Criai-je au volatile.
— Brouuuu brouuuu brouuuu

Mais c’est qu’il se payait ma tête, en plus, l’emplumé ! À son gloussement répondirent d’autres gloussements, plus aigus. En effet, tout un peloton de bitoufs juvéniles — puisque je supposais alors qu’il s’agissait bien des bitoufs dont on m’avait parlé — se mit à patauger joyeusement dans la glaise, sans manquer de m’éclabousser au passage. Argh ! J’étais hors de moi. Je tentai de me relever, mais... le grand bitouf plaça une de ses énormes pattes sur mon ventre. Sous la pression, je m’enfonçais encore un peu plus dans cette bourbe tiède.

— J’ai compris, je reste là...

Suite à quoi le temps passa, lentement. Très lentement. Pour tromper mon ennui, et éventuellement m’attirer les faveurs de la créature qui me retenait prisonnière, je me mis à jouer avec les petits bitoufs. Le jeu consistait en un parcours de saut d’obstacles — principalement constitués par mes mains et des monticules de gadoue — les meilleurs avaient le droit à mes applaudissements, et cela semblait beaucoup les amuser.

D’un coup, le « papa » ou la « maman » se redressa, puis disparut comme un éclair dans la jungle. On entendit au loin quelques hurlements. Puis silence. Puis encore des hurlements. Puis... silence.

Une forme se distingua entre les lianes et la verdure.

— Eh bien, la v’là propre ma princesse !
— Maaaaarco !



* * *


Un homme était mort, trois étaient gravement blessés. Mais, encore une fois, il n’y avait pas de temps à perdre, il fallait avancer. Le tronc de l’arbre géant n’était plus très loin.

Sur la route, Marco me raconta avec émerveillement tout le déroulement de la bataille, tous les dangers qu’il avait affrontés pour venir me sauver.

— Et vous, princesse, que s’est-il passé avec ces bitoufs ?
— J’ai... hum, j’ai décidé d’essayer le domptage, mais force est de constater que ces oiseaux sont trop sots pour ça ! On peut les conduire vaguement, mais... le freinage manque de précision.
— Moins dociles que votre Marco, hein ?
— Et moins courageux !

Enfin, le tronc-donjon de l’arbre Hakam se dressait tel un mur devant nous. Papa avait l’air à la fois satisfait, et inquiet.

— Papa, que fait-on maintenant ?
— Maintenant ? On attend, et... on espère.

Pour une fois, la perspective d’attendre ne me posait pas de problèmes, j’avais bien besoin d’une nuit de sommeil après cette journée éprouvante.

Le lendemain, les hommes étaient affairés à construire une sorte de mur autour de notre campement, adossé contre le tronc. Il y avait des pieux et des fossés. Même Marco mettait la main à la pâte : il creusait à côté de grands gaillards avec sa petite pelle. Son jeune corps à peine musclé était luisant et enduit d’une fine crasse pas si inesthétique. Je n’avais rien à faire, alors je réquisitionnai Marco pour assouvir mon besoin de divertissement.

— Nous allons jouer à un jeu mon cher Marco.
— Un jeu ? Oh... mais j’ai laissé mon paquet de cartes fétiche sur l’rafiot... j’connais de très bons jeux de cartes, avec des mises et...
— Oh pas besoin, celui-ci se joue sans. On a juste besoin de notre tête !
— Ah sur c’terrain vous me battez d’avance princesse...
— Action ou vérité ?
— Heuuuuu...
— C’est simple, tu choisis l’un, ou l’autre...
— Action ?
— Action ? Mais on commence toujours par vérité normalement !
— Bha heuu... vous m’avez demandé de choisir, j’ai choisi !
— Bon très bien, très bien, action, soit. Voyons... Ah oui j’ai trouvé, tu vas prendre ta pelle et donner un coup dans les fesses du quartier-maître.
— QUOI ?! MAIS T’ES FOLLE ! IL VA ME TUER !
— Alors de une tu va me vouvoyer, et de deux, dans ce jeu tu es obligé de faire ce que l’autre te dit, nah.
— Meh.
— T’en fais pas... Il ne te fera jamais de mal si tu lui dis que c’est moi qui t’ai obligé à le faire.
— Vous êtes impitoyable princesse...
— Oui, et maintenant va Marco...

Je l’observai, toute jubilante, s’approcher timidement des fesses de son supérieur avec sa pelle qui tremblait entre ses mains. Il me regardait, hésitant, mais je l’encourageais avec de grands signes de main. Finalement, il se décida. Il largua la pelle bien en arrière pour avoir le plus d’élan possible, puis asséna un coup magistral dans le fessier charnu du quartier-maître. Le cri fut étouffé par son émetteur, à la place, un grognement bouillonnant prenait de plus en plus d’importance.

— MARCO ! VIENS PAR-LÀ PETIT SALOPIAUD !

Le pauvre Marco avait lâché sa pelle et courait vers moi, tout peureux. Le quartier-maître se mit devant l’entrée de notre tente, Marco réfugié derrière moi. À ce moment précis, il tenait plus de l’animal que de l’homme.

— Quartier-maître... vous me faites de l’ombre... s’il vous plaît...
— Mad'moiselle ? Et ce petit gouspin ! Il ne va pas s’en tirer comme ça lui ! Aller, viens par-là enfant de salaud !
— Vous devriez adopter un langage un peu plus châtié quartier-maître, sinon je devrais rapporter à mon cher père le vocabulaire que vous venez de m’apprendre.
— Ah que quoi ? Que non, tout va bien... mais l’ptiot... Argh ! Bon très bien, mais... attention, hein ? On bosse nous alors nous indisposez pas trop, mademoiselle...
— Nous tâcherons.

Dès qu’il fut parti, ce fut un fou rire incontrôlé qui se saisit de Marco et moi.

— Pwah ahah ! Vous avez vu sa tête quand vous avez parlé de vot' père ! Il a blanchi comme un linge ! Ahah !
— Il ne s’attendait pas à ça huhu. En tout cas, c’était un magnifique coup de pelle, je suis sûre qu’Énutrof aurait été fier de toi...
— Et comment ! J’y ai mis toute ma force ahah ! Y va boiter pendant toute la semaine maintenant !
— Huhu... hu... Tu vois, ce jeu est aussi bien que des cartes finalement, non ?
— Quand on joue avec une princesse... tout est différent !
— Aller, on continue, action ou vérité ?
— Mais... c’est pas à mon tour maintenant ?
— Hum, non, selon les règles bontariennes, celui qui commence a le droit à deux coups.
— Ah bon, d’accord.
— Alors, action ou vérité ?
— Aller, vérité pour changer !
— Ah ! Vérité, très bien, voyons ce que tu as à nous dire. Hum... Dis-moi Marco, quelle est la chose la plus honteuse que tu aies jamais faite ?
— Mettre un coup de pelle au quartier-maître ? Me faire pipi d’ssus pour sauver vos beaux yeux ?
— Réponses non valides ! Il me faut de l’inédit.
— La chose la plus honteuse... heuuuu... Ouais, ça peut-être... Haeum. Je... hum... non, pas ça.
— Aller Marco tu dois dire la vérité ! Dis-le, c’est le jeu !
— Bha... C’était au Port de Bonta, il y a quelques années. Vous savez, dans ma famille... bon... on n’a pas trop le sou quoi. Même pas du tout ahah... Heu, enfin, ce jour-là encore moins. C’était l’hiver, il faisait un froid à mourir, et puis... on avait faim quoi. Enfin vous voyez.
— Heu non, je vois pas. Aller continue, c’est quoi la suite ?
— Ben... y’avait ce boulanger quoi, le pain venait de sortir du four, ça sentait bon. Moi j’attendais dehors et puis... Ben j’ai volé une baguette, mais le boulanger m’a poursuivi, et puis... m’a rattrapé, il m’a levé par le col et m’a engueulé devant tout le monde, et puis... maman est arrivée et elle s’est mise à pleurer, et elle m’a dit plein de choses méchantes.
— Bhouuu le voleur !
— Bha oui mais... j’avais pas le choix aussi.
— Mouais... bon, ce jeu m’a bien diverti, je te libère, tu peux retourner aider les autres à creuser.
— QUE QUOI ?! Hop hop hop princesse, pas si vite, c’est à mon tour maintenant, je crois que vous m’devez bien ça, non ?
— Je ne te dois rien Marco, mais... ton comportement a été exemplaire ces derniers temps, donc à ce titre, je t’accorde un tour.
— Ahah, parfait ! Alors princesse, action ou vérité ?
— Vérité !
— Ça marche ! Hum... avez-vous déjà volé ?
— Non.
— Mais... même pas un petit quelque chose ?
— Non rien du tout ! Bon, à mon tour alors.
— Pwah mais vous avez rien dit, j’ai le droit à un deuxième, non ?
— Non non non ! Il fallait poser une question plus intelligente, nah.
— Tsss... c’pas juste.
— Action ou vérité ?
— Vérité.
— Voyons... Pourquoi tiens-tu à être mon valet personnel Marco ?
— Heuuu... Pas'que vous n’arriveriez à rien sans moi ! Ahah !
— Très drôle... mais sérieusement ?
— Sérieusement, bha... ce que j’ai dit est quand même à moitié vrai, et pis vous êtes pas laide quoi, et vot' famille a bonne réputation, et pis on s’amuse bien ensemble.
— Réponse satisfaisante.
— À mon tour ! Action ou vérité princesse ?
— Humph... on avait dit un tour seulement... Bon, action.
— Action ? Oh... eh bien... j’ai le droit de vous demander de faire quelque chose et vous le ferez, c’est ça ?
— En théorie, oui...
— Bien ! Ahah, dans ce cas princesse, je veux que vous fassiez un bisou à votre cher valet !
— Quoi ?! Mais enfin... ça ne se fait pas... comment peux-tu me demander une chose pareille ?
— C’est le jeu, vous êtes o-bli-gée ! Sinon ça veut dire que vous êtes une tricheuse...
— Moi une tricheuse ? Tsss... 

Je ne pouvais pas faillir à ce jeu, non c’était impossible. Marco, très fier de son coup se mit à me singer par tout un lot de grimaces élaborées. Il finit par me tendre sa joue, impatient. Ce n’était pas dans mes habitudes, mais je devais le faire... Mon petit cœur battait fort, et je tremblai un peu. Je m’approchai de lui, à quatre pattes, ce qui fit plisser ma robe sur les coussins qui jonchaient le sol. À l’approche de son visage, je déglutis d’anxiété. Je le voyais de très près, comme je ne l’avais jamais vu, son teint était mat et basané, il portait déjà sur lui de nombreuses heures de travail au soleil, sa peau était comme parcourue de longues brûlures, de grands incendies. Ça sentait... bizarre, mais pas forcément désagréable, c’était un peu comme des noix que l’on venait de concasser, oui et des amandes, ça sentait aussi les amandes. Lui-même se rendait compte de la situation gênante dans laquelle il m’avait mise, et il se mit à rougir. Il baissa les yeux, mais je continuai ma lente approche. Mes lèvres se préparèrent à l’impact, mes paupières descendirent. Ça y est, le contact était établi, la dernière fois c’était quand nous nous étions rencontrés sur le bateau et qu’il avait dégagé ma nuque du bastingage, c'était...

D’un coup, le voile occultant de l'entrée de la tente fut soulevé.

— ILS SONT LÀ !

* * *


Le sbire qui venait de déchirer ce moment fut quelque peu surpris par la situation, mais repartit aussitôt prévenir les autres membres de l’expédition.

— Aller princesse, il faut que vous rejoigniez votre père, dépêchez-vous, je vous attends dehors !

Je demeurais seule dans la tente, le temps de me remettre de mes émotions. Puis j’enfilais une tenue plus distinguée. 

Dehors, tout le monde s’agitait dans tous les sens, les officiers du navire abandonnèrent leur chemise légère au profit d’un uniforme plus protocolaire, bien que, dans la plupart des cas, largement décoloré et en besoin de raccommodages. Le reste des matelots tâcha de faire bonne figure en ajustant leurs cheveux à grand coup de mains salivées, c’était… dégoûtant. Je me chargeais d’arranger mon Marco pour ne pas avoir trop honte de lui.

Je vis papa à la porte du campement, il me fit signe de le rejoindre.

— Ah Scriabine ! Ma fille. Écoute, d’ici peu de temps, des gens vont venir ici. Puisque tu es parmi nous, je te donne l’occasion de pouvoir faire honneur à notre famille.
— Faire honneur à la famille ? Comment ?
— Ma petite… tu es déjà parfaite, si jolie. Montre-toi à mes côtés, et ces gens seront impressionnés par la finesse des hautes lignées bontariennes !
— Je ferai de mon mieux père !

C’était la première fois que papa me demandait d’agir pour la famille. C’était un sujet qui lui tenait beaucoup à cœur, il en parlait tout le temps. Aujourd’hui j’étais instituée d’une mission, je devais faire attention, je devais rendre papa fier !

Peu de temps après, les hommes formèrent une allée, tous parfaitement alignés. Papa et moi nous tenions tout au bout, les vieux amis de papa étaient à côté, et Marco derrière moi. Tout en face, un petit groupe d’individu s’extirpa du tronc de l’arbre Hakam. Il y en avait un en particulier qui se démarquait du lot par son volume, on aurait dit une grosse barrique ! Ces pauvres gens ne portaient sur eux que des haillons et des ustensiles en bois. Ils s’approchèrent, non sans méfiance, et entrèrent à l’intérieur du campement. Leurs os étaient saillants — sauf pour le gros plein de soupe — ils étaient menés par un vieux dont les côtes se discernaient nettement, et qui était parsemé de poils gris, c’était affreux.

— Où sont les gens que nous attendons, chuchotai-je à papa. Il n’y a que des manants ici.
— Ce sont eux, Scriabine. Maintenant souviens-toi de ce que je t’ai dit, pense à la famille.
— Oui papa.

Le vieil homme, dont la tête était recouverte par un masque ridicule, fit un léger signe de main, et la procession s’arrêta doucement.

— Kubloth Khoth ! C’est un honneur de vous revoir… 

Le vieil homme se rangea sur le côté, et c’est le gros tonneau qui se plaça à la tête du groupe pour parler.

— L’homme Castrellan ! Ahah ! Honneur à nous aussi ! Déclara-t-il, tout en se tapant le ventre.
— Les charmes de votre île nous avaient que trop manqués, et nous nous sommes sentis obligés de revenir vous voir.
— Ahah ! Charme et pas que. L’homme Castrellan veut autre chose, ne veut-il pas ?
— Perspicace comme toujours, Kubloth.
— Debout nous discuter ?
— Non bien entendu ! Venez, je vous en prie.

Ce Kubloth posa ses yeux immondes sur moi, puis étouffa un rire gras, par une toux plus grasse encore. J’accusai une grimace de dégoût. Cela le fit encore plus rire.

Nous nous sommes alors retrouvés en comité restreint dans la tente de Papa. Il y avait beaucoup de coussins, et au centre une petite table basse où demeuraient quelques friandises.

— L’homme Castrellan n’a pas oublié comment recevoir Kubloth Khoth ! Ahah !
— Les affaires se déroulent toujours mieux lorsqu’on est à son aise.
— Et en bonne compagnie… Ahah ! Kubloth se demande, cette gamine-là, qui est-elle ?
— C’est…
— Je suis sa fille, Scriabine. On m’avait tant parlé de cette île, je voulais la voir.
— Oh… Ahah ! Et alors, comment la trouves-tu, notre île ?
— Je… hum… je l’aime beaucoup.
— Kubloth, à ce propos, votre fille a-t-elle apprécié les différentes étoffes que nous lui avions rapportées de Bonta ?
— Ahah ! Beaucoup, oui, beaucoup ! Tissu très utile pour essuyer sang… Très doux.
— Oh très bien, dans ce cas elle sera ravie d’apprendre que nous lui avons ramené un lot spécial, traité par le meilleur teinturier de Bonta, regardez par vous-même.

Papa claqua des doigts, et on fit apporter à Kubloth une caisse remplie de mouchoirs rose fuchsia. Plus tard, j’ai su que ces mouchoirs résultaient en réalité d’un échec commercial qui visait à lancer une nouvelle mode dans la cité blanche.

— KHACHIN KHOTH !

À l’appel de Kubloth, une petite fille pas plus grande que moi fit irruption dans la pièce. Elle sautillait partout, et faisait sans cesse des grimaces. Cela dit, elle ne parlait pas.

— Regarde ce que l’homme Castrellan t’a apporté cette fois ! Ahah ! Ça te plait ?

La petite jeta les étoffes en l’air tout en acquiesçant vigoureusement de la tête. Elle ramassa frénétiquement les mouchoirs roses avant de fuir de la tente.

— Toujours aussi pleine de vie !
— La vigueur de sa mère ahah !
— Bien, parlons affaires maintenant Kubloth, si vous le voulez bien.
— Oui… heu… Il faut parler, ne le faut-il pas ? Kubloth aime bien traiter avec l’homme Castrellan, ça oui !
— Et nous aimons bien traiter avec Kubloth !
— Oui… à ce sujet, les échanges habituels heu… ça va être difficile, un peu.
— Oh, vraiment ? Pourquoi donc ?
— Au village là-haut, oh oui, tout en haut là ! Hum… c’est un peu vu de haut ce que l’on fait ici-bas.
— Ah… oui, comme partout, j’imagine. Quel est le problème, exactement ?
— Ahah ! Le problème ? Hum… le problème c’est que Kubloth n’arrive pas à bien… discipliner ses voisins. Il y a… du grabuge !
— Du grabuge ? Eh bien…
— Ça va être difficile vous voyez… Kubloth a besoin de plus de pouvoir. Ahah !
— Du pouvoir ? Nous ne sommes que… d’humbles marchands, nous ne vendons pas de pouvoir hélas !
— J’aime bien l’homme Castrellan, même quand il essaye de me tourlouper ! Ahah ! Oh oui, c’est distrayant. Je veux vos bâtons de fer.
— Nos bâtons de fer ?
— Vous tranchez bien les animaux de la jungle avec, ne tranchez-vous pas ?
— Oui mais… nous n’en avons pas à vendre.
— Hé, je sais. Et je serai bien sot de vous demander ceux que vous avez avec vous en ce moment même… vous en avez besoin. Mais… Kubloth pense à plus tard, pense-t-il ? Oui ! Ahah !
— Et par rapport à ce que nous vous avions apporté aujourd’hui ?
— Kubloth ne préfère pas y toucher… du grabuge, je n’en veux pas trop pour le moment. J’en voudrai bien quand j’aurai les bâtons de fer ! Ahah !
— Je ne sais pas si nous serons en mesure de vous en apporter, c’est compliqué, ça coûte très cher à fabriquer, c’est…
— Hé, homme Castrellan, je peux payer, ne le puis-je pas ? J’ai tout ce que vous voulez, pour remplir vos radeaux jusqu’à ce qu’ils coulent ! J’ai tout accumulé pour vous hein.
— Combien de tonneaux ?
— Plus de 500.
— Hum… 

Papa se mit à parler à messe basse avec ses vieux amis. Pendant ce temps, Kubloth me lança quelques regards égrillards, tout en se goinfrant des quelques sucreries disposées sur la table centrale.

— Bien, dans ce cas nous voulons 1 500 tonneaux quand nous reviendrons, dans deux mois.
— Et moi je veux 150 de vos bâtons de fer. Mais attention, il faut qu’ils tranchent ! Ahah !
— 150… c’est beaucoup, mais nous allons faire de notre mieux.
— Vous allez faire encore mieux que votre mieux, homme Castrellan ! Ahah ! Vous savez pourquoi ?
— Je vous certifie que nous allons faire le nécessaire.
— Nous allons procéder de la sorte : vous ramenez avec vous ma fille Khachin, et je garde avec moi votre gamine Scriabine. Ainsi personne ne faillira à sa tâche, faillirez-vous ? Ahah !
— QUOI ? Mais c’est inacceptable Kubloth, ce n’est pas ainsi que nous avons pour habitude de traiter ! Ne vous ai-je pas suffisamment prouvé ma confiance durant toutes ces années ?
— Pour des étoffes, des bijoux, et du « remontant » oui ! Mais pour des bâtons de fer… on ne sait pas, le sait-on ? Non ! Ahah !

J’étais estomaquée. Papa prit une grande inspiration, puis déclara : 

— Très bien, c’est entendu.
— Ahah ! L’homme Castrellan est un vrai marchand ! Kubloth aurait bien festoyé avec vous, mais… il vous faut fabriquer ces bâtons et nous les amener au plus vite, ne faut-il pas ?
— Nous partons, dans ce cas.
— Et prenez bien soin de ma fille Khachin, d’accord ?

Je restai sur place, sans rien pouvoir dire. L’information ne parvenait pas à faire sens dans ma tête. Je ne comprenais plus rien. Papa… comment mon papa pourrait…

— Vous n’avez pas le droit ! S’insurgeait Marco, derrière moi.
— Bien sûr que si, répliqua papa, tout en lui assénant une puissante gifle.

Des larmes s’échappèrent de ses yeux, alors qu’il massait sa joue déjà écarlate. 

— Monsieur Castrellan ! Laissez-moi au moins rester avec elle ! Je la protègerai !

Kubloth, entendant la conversation, fit un léger signe de tête, qui avait tout l’air d’être un « non ».

— Quartier-maître, récupérez votre béjaune, lâcha froidement papa.

On emmena mon Marco, mon valet personnel loin de moi. Il gesticulait dans tous les sens, il pleurait à chaudes larmes, et recevait les coups du quartier-maître vengeur. 

Papa ne m’adressa aucun regard, et se contenta de déclarer sur un ton monocorde :

— Souviens-toi simplement de ce que je t’ai dit Scriabine. C’est tout.
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MessageSujet: Re: Scriabine Castrellan   Lun 7 Aoû 2017 - 9:54




Le pendule réalisait de lents va et viens près de la porte d’entrée. L’aiguille des minutes avançait à un rythme larvaire. Le mage Alfred avait au moins cela de magique qu’il parvenait à ralentir la course du temps. Ses cours magistraux pouvaient endormir un amphithéâtre entier plus rapidement que n’importe quel charme éniripsa. Ce soir, c’était « La désarcanisation primaire des sources alpha ». Ma mère avait insisté pour que le Mage Alfred me donne un cours particulier.

— Alors, mademoiselle Castrellan, quelles sont les cinq règles fondamentales d’une primarisation d’arcane simple ? Je m’excuse de revenir sur des notions très basiques, mais il me faut confirmer vos savoirs.
— Eh bien... hésitai-je, pour gagner le temps de la réflexion. Bien entendu la règle la plus importante de toutes est la neutralisation du milieu, pour éviter toute polarisation involontaire.
— Oui, en effet, continuez...
— Ensuite... hum... il est souvent question de... projection mentale de l’arcane recherché.
— Plus précisément de projection élémentaire de l’arcane.
— Oui, tout à fait.
— Poursuivez.
— Eh bien... Heu...
— Mademoiselle... N’oubliez pas : neutralisation, délimitation, projection, réversion, et dégradation. Ce sont là des notions que vous devriez connaître.
— Eh bien si je fais appel à vos services c’est précisément car je ne les connais pas.
— Certes... mais cela ralentit notre progression, il reste encore tant à voir pour que vous rattrapiez le niveau. Vous devez travailler vos fondamentaux.
— Je fais de mon mieux, mais j’ai d’autres prérogatives.
— Vous devez faire mieux que votre mieux Scriabine !

Mieux que mon mieux... J’avais déjà entendu cette locution douteuse quelque part. Je n’avais pas la force de lutter face au corps enseignant, je ne savais rien, ils savaient tout. J’avais beau arpenter leurs livres, écouter leurs discours, la chose ne faisait pas effet en moi. Rien ne s’inscrivait. Tout rentrait, puis tout repartait aussitôt.

La pendule me libéra de mon atroce souffrance en sonnant vingt heures. Il n’y avait plus personne à l’académie. Mes petits pas résonnaient contre les escaliers de marbre bleu, dans les immenses couloirs et les antichambres sans fin aux colonnes majestueuses. Dehors, un cocher m’attendait, c’était Alexandre.

— Montez mademoiselle Scriabine, votre père est rentré, on vous attend !

J’entrai dans l’étroite cabine, puis les deux dragodindes tirèrent le véhicule prestement sous les coups d’Alexandre. C’était une honnête personne, bien que simplette, elle servait bien ma famille, et depuis longtemps. Le carrosse se soulevait sur le moindre pavé, et le rembourrage de mon siège manquait d’opulence pour m’épargner une certaine douleur au fessier.

Le coche s’arrêta devant l’édifice familial. Pas de cortège ni de trompettes pour m’accueillir, simplement un crachin hivernal. Alexandre me porta pour que j’évite de salir mes souliers dans la boue de l’avenue, puis me déposa sous l’arche de la porte d’entrée. Je restai quelques instants à observer l’emblème des Castrellan, incrusté dans le métal brillant du heurtoir. Enfin, je me décalai, pour qu’Alexandre m’annonce.

— Mademoiselle est de retour de l’Académie !

J’entrai dans l’air chaud et parfumé de viandes cuites. Des conciliabules se firent entendre dans la salle à manger. Je donnai mon lourd manteau à Alexandre avant de me diriger lentement vers la lumière.

— […] et c’est pourquoi il n’y remettra jamais les... Oh Scriabine ! Ma fille !
— Père, Mère, mon frère, saluai-je respectueusement.
— Tu ne viens pas embrasser ton père ?

Je m’approchai doucement de lui, sans hâte ni réel intérêt. Et me laissai prendre par ses bras en mal d’affection. Il m’étreignit quelques instants avant de me libérer. Il sourit béatement sans trop savoir comment engager la conversation.

— Alors ma fille, comment se passent tes cours à l’Académie ?
— J’assiste aux cours père, je fais de mon mieux.
— Enfin tout de même, nous avons eu besoin de recourir aux service d’Albert pour l’aider à suivre le rythme, ponctua ma mère.
— Scriabine comprend vite, mais il faut lui exp...
— Tais-toi mon frère. Tu n’as aucune leçon à me faire sur ce sujet.
— Il n’y a rien de honteux à recourir aux services d’Albert, c’est un grand magicien, son savoir est l’œuvre d’une vie d’acharnement, ses enseignements sont riches. Mes enfants, si un jour on en dit autant de vous, c’est que vous aurez rendu votre père fier !
— Je crains que notre fille ne soit pas faite pour la magie.
— Non, eh bien, regarde moi, ce n’est pas dans la magie que je succède, et pourtant, je succède. Scriabine trouvera certainement un domaine où briller.
— Hier soir j’ai vu qu’un poste s’était libéré aux Chandelles, piqua mon frère.
— Oh mon fils, je t’en prie, un peu de dignité.
— Ce ne serait pas la première fois qu’une noble fille y termine...
— Ça suffit, tu quittes la table.

Mon frère emporta avec lui son sourire narquois et sa bêtise naturelle.

— Ça ne s’est toujours pas arrangé entre vous deux.
— Il ne fait pas d’effort, je n’ai pas envie d’en faire.
— Et pourtant, ton frère lui a été classé 3ème de sa promotion, avec les félicitations du jury. Il peut se permettre quelques écarts, fit remarquer ma mère.
— Allons, ne parlons pas de tout ceci maintenant, je viens de rentrer, j’aimerai juste passer du bon temps avec ma famille.
— La réussite de ton fils n’est-elle donc pas une bonne nouvelle ?
— Si, elle l’est bien entendu...

Un moment de silence prolongé se posa lourdement sur la table, ne laissant que les coups de fourchette en argent perturber la tranquillité nocturne. Mon père brisa le silence.

— Ah au fait Scriabine, je ne sais pas si tu t’en souviens, mais Marco, le valet qui te suivait il y a quatre ans, il faisait partie de l’expédition, il a bien évolué, et il a ses chances de devenir quartier-maître dans quelques années d’après ce qu’on m’en a dit.

* * *


La nouvelle avait fait son effet, unique réelle surprise de la soirée. Ce petit homme, qu’avait-il donc bien pu devenir depuis tout ce temps. Depuis toute cette histoire. J’avais acquiescé modestement, je n’avais pas encore la force de montrer de la joie véritable devant mon père, puis j’étais remontée dans mes appartements.

Le lendemain, Alexandre me conduisit à l’Académie vers dix heures. L’établissement était en effervescence.

— Scriabiiiiine !
— Ma petite Laura !
— Alors, comment ça s’est passé hier soir, ce vieux Mage Albert ne t’a pas trop endormi ?
— Pff... si tu savais ma pauvre. Il m’a parlé de ses désarcanisations alpha ou je sais pas quoi... C’était ennuyant à mourir. Et toi, tu es allée dîner chez les parents de Ricardo au final ?
— Ouiiii ! Ils sont très gentils, le père est un peu saoulant avec son « dévouement » pour Bonta, mais je crois que j’ai fait bonne impression.
— Heyy ! Mais c’est que c’est en bonne voie pour le mariage tout ça ma petite Laura !
— Carrément ! Il était trop chou mon Ricardo en plus : « tu veux que te resserves ma colombe ? » « il fait froid, je vais remettre quelques buches pour toi ma colombe »
— « Ma colombe » Ahah ! S’il savait le pauvre...
— Oh ça va hein, t’es pas mieux non plus.
— Nous sommes pareillement réparties sur ce point, je crois.
— Bon aller, la démonstration va commencer, faut qu’on se dépêche pour pas avoir les dernières places !

Nous nous dirigeâmes vers l’amphithéâtre « Saphir » ; les étudiants se massaient dans les couloirs et dans les allées. La moindre marche était prisée pour faire office de siège. Il était inconcevable que nous restions debout pendant cette démonstration. J’aperçus Ricardo et sa troupe de suiveurs qui avaient dû se lever tôt pour monopoliser un rang entier. Je fis signe à Laura de me suivre. Après plusieurs minutes à répéter sans lassitude « Pardon, pardon » à tous les obstacles humanoïdes sur le passage, nous parvînmes à son niveau.

— Hey, Ricardo !
— Salut les filles !
— J’ai cru comprendre que ça s’était bien passé avec Laura hier soir ?
— Et comment, toute la famille a été ravie de rencontrer ma colombe !
— Bonne nouvelle ! Tiens au fait, nous avons besoin de nous asseoir, et... c’est plein à craquer comme tu peux le voir.
— Ah oui... Ben heu... 
— Je serai... infiniment redevable à ceux d’entre vous qui seront assez galants pour nous laisser deux sièges. Déclarais-je, tout en clignant manifestement des yeux, et en arborant un sourire aussi mièvre que faux.

Le rang fut vidé.

— Ah et au fait Alphonse, on pourrait se voir ce soir ? Demandai-je innocemment.

Le jeune homme faillit faire un malaise, mais, rattrapé par ses compagnons, se mit à acquiescer vigoureusement.
Nous pûmes nous installer tranquillement aux places de meilleure qualité. La bouille de Laura était toute vermillon, comme elle l’était toujours dans ce genre de situation.

Quelques minutes s’écoulèrent, durant lesquelles nous pouvions admirer à nouveau les riches ornements de l’amphithéâtre, incrusté de pierres faussement bleutées, et de longues fresques marines. Enfin, le Mage Simon fit irruption sur la scène principale. Il fut accueilli sous un tonnerre d’applaudissements. Sa renommée le précédait. Il agita doucement la main pour faire taire l’assemblée.

— C’est un honneur pour moi de me présenter devant la prestigieuse Académie des Lyncéens, bien que je n’y ai jamais enseigné ni appris, j’ai travaillé en collaboration avec de nombreux enseignants émérites, comme le Mage Albert ici présent.

Mon professeur particulier inclina respectueusement la tête face à cette remarque.

— Ces démonstrations sont pour nous l’occasion d’impressionner les étudiants à moindres frais, et si possible de les motiver à poursuivre dans leur voie respective ! Mais elles nous sont coûteuses sur bien des aspects, c’est pourquoi je vous demande de ne pas trop m’encourager à poursuivre plus loin les quelques folies que je m’autorise ici.

Le Mage Simon savait attiser la curiosité, et l’assemblée voulait déjà en voir plus avant même que rien n’ait été montré.

— Voir autant d’étudiants ainsi réunis me fait chaud au cœur. Il est peut-être déjà temps de rafraîchir l’atmosphère.

Le vieux magicien recula un pied pour bien asseoir ses appuis, puis ferma les yeux, tout en agitant subrepticement les doigts velus de sa main tout aussi velue.

Des cris se firent entendre tout en haut de l’amphithéâtre, des cris de surprise face à une véritable vague de froid qui déferlait sur les étudiants sans défense. Moi-même, je ne pus empêcher un frisson grimpeur de remonter le long de ma colonne vertébrale. On pouvait sentir l’essence arcanique se déverser dans la salle volumineuse.

Le Mage Simon reprit une position plus académique, avant de se mettre à rire aux éclats.

— Voyez comment un contexte et une fenêtre ouverte peuvent décontenancer toute une assemblée. La magie est un art difficile, la manipulation des masses l’est moins, et tout autant rémunératrice ! C’est bien la première des leçons à retenir pour qui veut devenir magicien.

La démonstration s’étala sur toute la journée, durant laquelle le Mage Simon entreprit de nous présenter des sortilèges plus élaborés que cette vague de froid. Notamment en matière de manipulation de l’eau et de la glace, ce qui fut concrétisé en toute fin de séance par la sculpture de Jiva dans le plus simple appareil.

Après avoir salué Laura et Ricardo, je me dirigeai vers Alphonse qui demeurait avec un air benêt entre deux couloirs.

— Aller, on y va Alphonse.
— Ah oui Scriabine, tu avais dit qu’on se verrait ce soir, je ne savais pas si…
— On va au Salon d’Annonciade.
— Ah d’accord, très bien…

Le coche d’Alexandre nous attendait sagement près des immenses portes de l’Académie. Il me fit un léger clin d’œil juste avant que je monte avec Alphonse.

Le Salon était situé un peu plus au Nord, le trajet silencieux fut terminé au bout d’une dizaine de minutes.

Je choisis une table aux jardins. On vint nous apporter quelques gâteaux, dont la fameuse spécialité de l’endroit, ainsi qu’une tasse de thé chacun. Les lieux étaient calmes et confidentiels, comme à leur habitude. Je venais régulièrement avec Laura et d’autres amies de l’Académie, il y avait tant de petits complots à mener sur les honnêtes Lyncéens.

— C’est chouette ici, j’étais jamais venu…
— Profite en bien alors, tu ne reviendras peut-être pas de sitôt.

Le pauvre était bien trop tendu pour apprécier ce trait d’esprit.

— Haeum… alors, comment as-tu trouvé le Mage Simon cet après-midi Alphonse ?
— Eh bien… c’était pas mal, un peu long, mais il a du charisme et il sait jouer avec son public, alors comparé aux cours du Mage Albert, c’était rien !
— Je suis obligée d’aller à ses cours particuliers, une horreur.
— Nous on l’a trois jours par semaine…
— Je compatis.
— Heu… tu sais Scriabine, si tu veux je peux t’aider avec les cours si tu as quelques difficultés…
— C’est gentil, mais pour le moment mon emploi du temps est plutôt « chargé ».
— Ah oui je vois…

Je pris une bonne gorgée de mon thé brûlant avant de poursuivre.

— Tiens au fait Alphonse, ton père travaille toujours à la Marine Bontarienne ?
— Hum, oui, pourquoi ?
— J’ai besoin de retrouver quelqu’un, un matelot qui pourrait intéresser mon père.
— Ah… bha oui j’imagine, vous avez besoin de… marins, c’est normal. Comment s’appelle-t-il ?
— Marco.
— Pas de nom de famille ?
— Hum… non ça j’en ai aucune idée, par contre on m’a dit qu’il était plutôt jeune, 15-17 ans environ, il fait souvent la traversé jusqu’à l’île.
— Ça devrait me suffire, j’en parle à mon père et je te tiens au courant.
— Tu es chou ! Par contre t’en parles pas trop autour de toi, je veux pas que les pestes de l’Académie en fassent leur sujet de conversation si tu vois ce que je veux dire…
— Ahah oui, Scriabine Castrellan avec un matelot, ça ferait mauvais genre.

Se rendant compte de son propos malvenu, Alphonse se rougit d’excuses. Je me contentais de lui renvoyer un sourire angélique pour le remercier par avance de son engagement. Enfin, Alexandre me rapatria à la maison familiale.

J’avais plusieurs travaux à rendre pour le lendemain, alors je montai directement dans ma chambre pour étudier. Encore des notions saugrenues qui peinaient à faire sens dans mon esprit embué par les souvenirs d’enfance.

Les gonds de la porte se mirent à grincer dans une complainte lente et atroce. C’était ma mère. Mine haute, teint blafard, rides tendues, yeux superviseurs, buste droit, petits pas, petites manières.

— Scriabine qui travaille… quelle vision inédite. Tant de nouveauté. Qui l’eut cru ?
— Est-ce pour me perturber que vous êtes venue mère ?
— Loin de là mon enfant. Bien au contraire. Je viens avec de bonnes nouvelles.
— Oh, j’ai hâte d’en prendre connaissance, mère.
— Votre père est aveuglé par un amour paternel que vous ne semblez pas partager, et cela lui brise le cœur.
— Mère ! Ne parlons pas de cela, nous avons maintes fois abordé le sujet, il est insondable ! Irrésoluble !
— Soit, ce n’est pas de cela que je suis venue parler. Son amour pour vous, disais-je, obscurcit son jugement, et il vous ménage trop.
— J’attends toujours la bonne nouvelle.
— La voilà : le fait est que ce « Kubloth » requière à nouveau votre présence sur l’île, mais votre père refuse catégoriquement de vous y emmener une fois de plus. Or, cela compromet sérieusement l’avenir de notre famille. Puisque la magie ne semble pas être votre voie, songez dès à présent un autre moyen de servir la maison des Castrellan.

* * *


Deux jours plus tard, c’était le premier examen pratique du deuxième bimestre, supervisé par le Mage Simon en personne. Aux aurores, les trente et un étudiants de ma promotion se mirent en rang dans l’arrière-cour de l’amphithéâtre « Saphir ». Deux seaux étaient disposés à nos pieds, l’un vide l’autre rempli d’eau. Nous grelotions et claquions des dents en attendant l’illustre invité de l’Académie des Lyncéens. C’est emmitouflé dans de nombreuses couches de tissu que « le » Mage nous apparut.

— J’ai déjà fait mes preuves devant vous auparavant, c’est maintenant à vous de me montrer l’étendue de vos talents.

Il souriait largement, chaleureusement.

— Bien, nous allons commencer… par toi ! 

Le Mage Simon désigna Lucie tout à l’extrémité de la rangée. Sa nomination soudaine la fit déglutir.

— Voyons, commençons léger, et si tu essayais de me faire une déminéralisation de cette somptueuse eau minérale qui se trouve dans ton seau ?
— Heu oui… heu… hum… 

Lucie se mit en position de captation, puis marmonna quelques mots invisibles.

— Non pas comme ça, relève un peu le menton, tu t’adresses à un seau d’eau, pas au Roi de Bonta !

L’apprentie exécuta le conseil du vieux mage puis continua son manège. Une fois la captation terminée, Lucie opta pour une position d’application : bras orientés vers le seau d’eau, mains tendues, paumes à l’extérieur, pieds joints, buste légèrement incliné.

Le Mage Simon rectifia la posture de Lucie d’un coup de canne pédagogue. Celle-ci ne protesta pas et continua sa préparation minutieuse. Finalement, on put observer, l’espace d’un bref instant, le bout de ses doigts émettre une étincelle bleuâtre, accompagnée d’un « bzzz » discret.

Dubitatif, le maître magicien s’approcha du seau d’eau, y trempa un doigt qu’il porta rapidement à sa bouche, avant d’afficher une grimace propre aux vieux hommes.

— C’est un début, un bon début. 
— Monsieur ? Questionna Émilien.
— Hmm ?
— À quoi nous sert le seau vide ?
— Ne soyez pas trop impatients… vous le saurez tôt ou tard.

Le Mage fit exécuter cet exercice à toute la rangée. Je m’en sortis à peu près, bien que les coups de canne se firent sentir contre mon dos pas assez droit.

— Vous savez déminéraliser, c’est un fait… Mais qu’en est-il de la projection-gel désormais ? Il faut bien que cette eau nous serve à quelque chose. Amusons-nous un peu…

Cette fois-ci il commença par l’autre bout de la rangée. Il y avait Ricardo, Laura, et… moi. Autant dire que les deux tourtereaux étaient plutôt doués, si bien que Ricardo réussit à façonner un cœur, et Laura une flèche.

— À toi maintenant, voyons de quoi tu es capable.

Je me plaçai en position d’incantation : bras gauche tendu en avant, bras droit recroquevillé près du torse. D’abord la visualisation, ensuite la sélection, puis la poussée, le façonnement, et enfin le gel. Je cernai alors le seau d’eau, j’en étudiai tous les détails, son anse de piètre facture, ses rebords usés ; puis je m’intéressai à son contenu, une eau translucide à la surface parfaitement plane. Maintenant il me fallait sélectionner un certain volume du liquide. Avec ma main droite je puisais dans les réserves bêta ; un léger sentiment de flottement s’écoula de ma nuque jusque dans l’extrémité de mon bras gauche. Tout en concentrant l’énergie de ma main gauche, je visualisais une petite sphère au centre du seau, juste en dessous de la surface. De multiples vaguelettes se formèrent alors. Je sentis l’énergie quitter mes doigts, je la sentais couler dans mon bras. Une forme s’extirpa du seau, elle était imparfaite et instable. Je fronçai les sourcils, tout en essayant d’arrondir cette difformité. Ce n’était pas simple, sitôt que j’érodais une bosse aqueuse, une autre se formait à l’opposé. Ma respiration se fit plus régulière. L’énergie coulait toujours dans mon bras. Seule cette boule disgracieuse comptait, elle absorbait mon regard, obnubilait toute mon attention. 

Il fallait que cet artefact nouvellement arcanisé soit parfait. Je luttais contre des rides infinies, contre un courroux minuscule. Enfin, la chose me parut comme décente ; alors je pus l’élever. Petit à petit l’objet aqueux monta dans les airs, jusqu’à se positionner à hauteur de taille. Mon cœur se souleva aussi, après cette phase d’ascension fastidieuse l’énergie me faisait défaut. Le fluide qui parcourait mon bras gauche était devenu glacial. Cette goutte d’eau vampirisait ma force d’âme. Mais je ne pouvais pas faillir, je n’avais encore rien fait.

J’avais encore deux étapes à franchir. Une forme simple, il me fallait songer à une forme simple. Un œuf. Je ne voyais rien de plus accessible. Non seulement je devais essayer de métamorphoser ma sphère, mais de surcroît il fallait également qu’elle ne se meuve pas en l’air au gré de la brise matinale qui m’engourdissait les doigts depuis tout à l’heure. La forme s’allongeait un peu. Ma vision devint floue, je n’arrivais plus à viser mon objet. Les pulsations de mon cœur résonnèrent sourdement dans mes oreilles, une fièvre soudaine parsema mon front de gouttelettes de sueur. J’avais froid à l’extérieur, et je brûlais à l’intérieur. Mes entrailles se soulevèrent. Ma main gauche rompit le lien bêta, la droite arrêta de puiser. Incapables de faire leur office convenablement, mes jambes cédèrent, me laissant choir sur les genoux. Dans le même temps, mon petit déjeuner eut l’idée folle d’explorer le monde extérieur. Je me saisis du seau vide pour l’y déverser avec le moins de disgrâce possible.

— Voilà à quoi sert le seau vide mon garçon, déclara le Mage Simon, non sans amusement. Qu’on l’amène à l’infirmerie, il ne faudrait pas que ce pauvre enfant meure de froid.

* * *


L’incident du matin fit du bruit dans la promotion. Heureusement, je n’étais pas la seule à avoir surestimé ses réserves. Le Mage Simon était venu en personne me voir pour m’expliquer diverses choses sur la magie, et comment éviter que ce genre de problème survienne. « Le seul ennemi d’un magicien, c’est lui-même » me répéta-t-il souvent.

L’idée d’essuyer ce soir les critiques et les regards de ma mère et de mon frère me retournait à nouveau l’estomac.

À l’heure du déjeuner, Laura, Ricardo et Alphonse me rendirent visite. Ils me réconfortèrent et s’engagèrent à me donner des cours particuliers pour que nous révisions ensemble. Ce que je n’eus pas la force de refuser. Après que Laura et Ricardo se soient éloignés, Alphonse me glissa un mot concernant Marco. Son père avait retrouvé sa trace, il venait de prendre son pied et allait recevoir un complément légal ce soir au bureau de l’amirauté des sables blancs.

L’occasion était trop belle.

Étant exonérée de cours pour l’après-midi, je quittais l’établissement des Lyncéens vers 14 h. Alexandre n’était pas là, naturellement, il m’attendait pour 20 h. Au bas des escaliers trônait fièrement la Jiva de glace façonnée quelques jours plus tôt par le magicien. Les rayons du soleil ne pouvaient rien face à un tel sortilège, la beauté avait été emprisonnée dans cette enveloppe de glace.

Je me résignais donc à rejoindre le bureau de l’amirauté des sables blancs à pied. Il n’y avait pas beaucoup de monde en ville à cette heure. Les artères passantes ne comptaient qu’une poignée de badauds, de vieux couples profitant d’une marche digestive, quelques coursiers en retard, et des trios miliciens sertis d’armures luisantes. Le fond de l’air était terriblement froid, et malgré mes épaisses couches de manteau et autres fourrures, la morsure du gel avait prise sur ma peau tendre et pâle.

L’activité se faisait plus intense du côté du Port, comme toujours. Il y avait ces marchands qui criaient sans interruption leurs réductions, les matelots qui riaient fort, et la masse qui grouillait en silence. D’irréductibles clochards étaient affaissés contre les murs des bâtisses. La plupart avaient moins que moi sur le dos, et pourtant… c’était dehors qu’ils avaient élu domicile. Sans avenir, sans lendemain, dans l’indifférence.

Enfin, j’arrivai au bâtiment officiel, surmonté d’une ancre véritable et ayant probablement appartenu à un navire historique. J’entrai prestement pour ne pas mourir de froid. Un secrétaire incrusté derrière un comptoir lustré, disciple d’Osamodas, aux lunettes aussi rondes que ridicules, m’apostropha :

— Bonjour mademoiselle, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour monsieur, je… je cherche quelqu’un.
— Vous cherchez quelqu’un ? Oh, avant cela, pourriez-vous me rendre un service ?
— Hum… naturellement oui ?
— Il est possible que des plaisantins aient remplacé l’écriteau dehors, pourriez-vous aller me dire ce qu’il y est inscrit ?
— …

Je sortis pour constater que l’écriteau en question mentionnait : « Bureau de l’Amirauté des Sables Blancs »

— Il est inscrit « Bureau de l’Amirauté des Sables Blancs » monsieur.
— Mais oui ! C’est cela, il s’agit donc bien du bureau de l’amirauté, et non du bureau des renseignements. Merci, vous me soulagez d’un doute.

L’Osamodas reprit ses travaux d’écriture, me laissant pantoise face à un tel irrespect.

— Monsieur…
— Oh mademoiselle, vous êtes encore là ? En quoi puis-je vous aider ?
— Un matelot doit venir aujourd’hui pour réclamer un dû, puis-je l’attendre ici ?

Le secrétaire me regarda par-dessus ses lunettes, avant de les ôter. Il sourit machinalement.

— Enfin mademoiselle… vous l’avez pourtant bien lu cet écriteau, il ne s’agit ni du bureau des renseignements, ni d’un salon de thé. Rentrez donc chez vous, je vous en prie.
— Je connais l’officier Ronald Mane.
— Moi aussi, mais vous savez je n’ai guère le temps que l’on discute de nos relations communes. J’ai du travail, mademoiselle, si vous permettez…

Je bouillais intérieurement, j’avais envie de crier haut et fort l’injustice dont j’étais victime. J’avais envie de crier mon nom. Mais… cela n’aurait pas été pertinent. Mes petits poings se serrèrent. Je quittai le bureau en maugréant. L’air était toujours aussi froid.

Fallait-il rester ? Fallait-il partir ? Ce Marco en valait-il la peine ? Cela faisait tant d’années… 

Je m’assis sur une caisse. J’essayais tant bien que mal de réchauffer mes mains avec mon souffle saccadé. Les passants me contemplaient avec étonnement. Pourquoi ne nous avait-on pas appris un sort pour avoir moins froid… Quel intérêt de savoir geler de l’eau quand les températures sont déjà négatives, hein ! Le temps passa.

Sans m’en rendre compte, j’avais sombré dans un sommeil glacé. Je me réveillai difficilement, non pas sur cette misérable caisse, mais sur un plancher imbibé d’alcool, près d’une cheminée. Tout un attroupement était positionné au-dessus de ma tête douloureuse. Il y avait de tout, du marin séduisant au marin pas marrant, de la courtisane ridiculement maquillée à la fille de joie timorée. Ils émettaient tous ensemble un galimatias incompréhensible, un imbroglio indéchiffrable.

Être le centre d’attention de ces gens-là ne me plaisait guère. Je repris mes esprits et me levai sans plus attendre. Ça tournait un peu. « Où est Marco ? » répétais-je d’une faible voix, aux différents membres de l’assemblée dépareillée. Des rires, des regards d’incompréhension, de l’indifférence. J’étais dans une vieille taverne, le bureau de l’amirauté était visible par-delà les carreaux ternes. Je me dirigeai vers la sortie, inspecter une dernière fois le bureau puis… rentrer chez moi.

Sur le pas de la porte, une petite femme croulant sous le poids des âges tira mollement mon manteau.

— C’est mon fils que vous cherchez ?

* * *


L’endroit était étriqué, et ça sentait fort. Mais au moins je ne gelais plus, et j’avais une tasse de thé pour me réchauffer les mains. La petite femme était assise en face de moi. Son large sourire modifiait toute la configuration de ses rides craquelées.

— Ainsi c’est toi Scriabine… si tu savais combien de fois Marco m’a parlé de toi quand il était plus jeune… « La Princesse ».
— Héhé, oui… c’est ainsi qu’il me surnommait…
— Vous avez vécu tant d’aventures ensemble…
— En réalité pas vraiment, mais… c’était intense…
— Oui je vois…
— À ce propos, vous savez quand est-ce que je pourrai le voir ?
— Pas ce soir en tout cas, il trouvé un nouveau travail dans la cité, mon petit Marco… Ça va lui faire du bien un peu de temps à la maison, loin des navires.
— Ah… Et il travaille où ?
— En ville, il fait de la manutention.
— D’accord… je ne vais pas vous déranger plus longtemps, mada…
— Attends petite, dis-moi, cela l’a beaucoup tracassé, et moi avec…
— Quoi donc ?
— Que s’est-il passé sur cette île avec ce Kubloth ?
— Hum…

Je n’avais pas l’intention de parler de mes péripéties avec Kubloth à cette vieille dame que je connaissais à peine.

— Bon, ça ne fait rien si tu ne veux pas en parler… je comprends, ce n’est pas toujours facile… 
— Merci pour le thé madame.
— Je dirais à Marco que vous êtes passée.

Je récupérai mes habits encombrants avant de saluer une dernière fois la mère de mon ami d’enfance. Je rentrai à pas pressés vers le bâtiment majestueux de l’Académie. Le coche d’Alexandre attendait près de la statue givrée de Jiva. Je m’y engouffrai sans mot dire.

Le dîner était déjà servi, comme d’habitude. Ma mère me jeta des regards de jais. Mon père souriait bonnement. Mon frère se contentait de son usuelle suffisance.

— Petite sœur, nous discutions justement de tes performances au test de ce matin. L’illustre Mage Simon associera désormais le nom des Castrellan avec le seau à vomi.
— Lui qui nous tenait en si haute estime grâce à la carrière de ton frère… soupira ma génitrice.
— Tout ce que j’ai fait, tu le défais, avoue que c’est frustrant pour moi, petite sœur.
— Heureusement, Scriabine a une bonne nouvelle à nous annoncer, n’est-ce pas ma fille ?

Elle avait l’emprise de ma gorge, et ne se privait pas de la serrer pour son bon plaisir.

— Ah bon ? Se réveilla mon père.
— Scriabine ? Une bonne nouvelle ? En voilà un fait inédit, depuis combien de temps cela n’était-il pas arrivé ? Alexandre ! Allez donc nous chercher ce vin de Sette 609, que l’on fête dignement le retour de l’enfant prodigue.

Le valet s’exécuta. Trois paires d’yeux étaient rivées sur mes lèvres. L’une savait ce que j’allais dire, l’autre savait comment s’en moquer, et la dernière ne se doutait de rien.

— Je vous accompagne sur l’île, Père.
— Comment ? Manqua de s’étouffer le principal concerné.
— J’y retourne.
— Mais enfin voyons, c’est absurde… Pourquoi diable voudrais-tu retourner sur cette île ?!
— Père, Scriabine a pris sa décision, et ne vous en faites pas, elle saura bien s’amouracher de quelques sauvageons là-bas qui pourront la protéger.

Ma mère n’eut pas la politesse de dissimuler son sourire narquois.

— N’est-ce pas toi qui disais que Scriabine avait d’autres talents à développer que la magie ?
— Si bien entendu, mais enfin…
— Vin de Sette, millésime 609, cuvée des Dieux, s’inséra Alexandre, non sans professionnalisme.

Mon père resta de marbre, tandis qu’on lui servait son verre.

— Et toutes ces études que je t’ai payées… tous ces professeurs particuliers… Et ton année à l’Académie ?
— Notre fille a enfin compris qu’elle n’était pas un bon investissement, elle essaye de se trouver une utilité, essaye de la soutenir…
— Mais je… je ne comprends pas…
— Ne vous en faites pas, Père, tout se passera bien, et puis… vous serez là pour me protéger. Comme il y a quatre ans.

Je lui assénai un regard de plomb, presque obscurci par un voile de larmes naissantes.

Mon frère se mit à boire, tout en entonnant un chant bontarien, suivit par le fredonnement vengeur de ma génitrice. Le représentant des Castrellan, lui qui d’ordinaire brillait par sa répartie et sa parole aiguisée, se trouvait bien démunit dans pareille situation.

Je vidai le contenu de mon verre, et gagnai ma chambrée au plus tôt, pour m’enfermer dans mes tristes pensées. Ainsi ma petite vie à l’Académie allait prendre fin, toutes ses années pour rien… Au moins je serai loin d’eux, ces monstres froids, moqueurs, et sans humanité.

Plus tard, je confiais l’issue de mon sort à Laura, seul semblant d’allié dans la cité blanche. Finies les conciliabules de surface, finies les plaisanteries et les traits d’esprit, la discussion était réelle cette fois. Mon amie était au moins tout aussi accablée que moi. Je ne pensais pas que cela l’affecterait tant, après tout, les relations se font et se défont si facilement à l’Académie, j’aurai pensé qu’elle serait passée à autre chose. Cela la travaillait. Un soir, après les cours, nous nous retrouvâmes au Salon d’Annonciade.

— Scriabine, j’ai bien réfléchi, je pense avoir une solution.
— Une solution ? Je suis bien curieuse de l’entendre… me lamentai-je en touillant mollement mon thé sucré.
— Pour rester à Bonta, il te faut… un fiancé.

Je restai la regarder avec des yeux globuleux quelque temps.

— Moi, trouver un fiancé ?
— Ouiiiii !
— C’est une blague j’espère… je n’ai plus le temps pour ça…
— Je suis sérieuse : si tu trouves un bon parti, d’une bonne famille, ta mère n’aura plus d’emprise sur toi.

Je grimaçai en réfléchissant à la faisabilité de cette démarche, et aux diverses conséquences envisageables.

— Regarde, avec Ricardo nous sommes promis, et je passe déjà plus de temps chez lui que chez moi…
— Admettons… mais tu as eu de la chance d’en trouver un qui te plaise.
— Scriabine, je vais être franche, mais… tu n’auras pas ce luxe. Tu as besoin d’une main, pas d’un cœur.

Les mots de sa dernière phrase semblaient empreints d’une certaine forme de sagesse, chose inespérée venant de Laura. Cela ne faisait qu’ajouter de la gravité à ma situation.

— Et puis… tu es plutôt douée pour mener les garçons en bateau, avouons-le… cela ne devrait pas être trop difficile pour toi de berner quelques fils de haute lignée.
— « Quelques »… j’espère ne pas devoir me vendre à tous les rejetons de noble boutonneux de la cité.
— Mais… tu ne sembles pas réticente à l’idée, hein ?
— Ta proposition n’est pas dénuée de bon sens ma chère Laura.
— Hihi. Ainsi tu resteras à Bonta, et à l’Académie aussi peut-être.
— Nous verrons… mais… je suis censée partir dans deux semaines.
— Deux semaines… c’est plutôt court comme délai pour trouver un jocrisse.
— C’était une bonne idée cela dit…
— Attends Scriabine… tu imagines bien que j’ai songé à cela. Demain soir, les 3e années organisent une soirée, et comme tu le sais…
— Il y a du gratin dans le lot.
— Exact, et ils ne se gêneront pas pour inviter leurs connaissances de la haute, comme ils le font à chaque fois.
— Et où se dérouleront les hostilités ?
— Aux Chandelles.

* * *


Je descendis du coche avec empressement pour me réfugier sous l’arche de l’établissement. Il pleuvait des hallebardes. De loin, Alexandre m’adressa un signe de main paternel, puis commanda ses dragodindes d’un coup sec et violent.

À côté de l’entrée étriquée, un vieil homme fumait la pipe. Il y avait dans sa démarche et son accoutrement une dimension profondément respectueuse. Il disposait d’une classe naturelle qui n’était donnée qu’à peu d’hommes.

Alors que j’essuyai consciencieusement mes pantoufles de vair, il me glorifia d’un regard furtif. Puis, esquissant un quart de sourire, il laissa un jet de fumée percer l’air humide.

— Bienvenue aux Chandelles mademoiselle, et bonne soirée.

Je m’engouffrai dans les entrailles du bâtiment. Un escalier en colimaçon, puis un couloir matelassé, quelques portes closes, et encore un escalier. Le périple débouchait sur une salle profonde, qu’une poignée de bougies peinait à éclairer convenablement. Quelques rires étouffés se faisaient entendre, quelques demi-mots, et quelques étonnements discrets. Dans le creux d’un grand sofa étaient étendus de beaux parleurs et de belles plantes. Contre les colonnes de marbre s’accoudaient des couples inattendus. Chaque visage, aussi somptueux présageait-il d’être, était couvert d’un masque plus ou moins occultant. À ce propos, un des valets de l’établissement se pressa de m’en attribuer un, et le plaça avec délicatesse contre ma figure.

On m’aiguilla vers le canapé principal. Je pris place à côté d’un jeune homme à forte stature qui semblait tout à son aise.

— Vous êtes nouvelle, très chère ?
— Curieuse, avant tout.
— C’est d’ordinaire un bien vil défaut, mais en ces lieux... une qualité recherchée.
— Et vous, plutôt curieux récidiviste, ou habitué permanent ?
— Vous aimez bien ranger les gens dans des cases, n’est-ce pas ?
— C’est un travail de longue haleine, mais on les retrouve plus facilement par la suite.

L’homme, qui avait tous les attributs corporels d’un disciple Osamodas, esquissa un sourire qu’il eut tôt fait de masquer à l’aide de sa queue dorsale.

— Dans ce cas, mettez-moi dans la case des curieux récidivistes, vous aurez moins de mal à me retrouver.
— J’en prends bonne note.
— Je crains qu’avec la suite des événements il vous soit de plus en plus difficile de prendre des notes.
— Oh vraiment ? Huhu.
— Il y a ici tant de manières différentes de s’enivrer, que l’on finit par en oublier tous les détails de la vie terrestre.
— On ne cesse de me vanter ces lieux et leur enchantement, que me feriez-vous découvrir en premier ?

Ses pupilles animales se dilatèrent légèrement lorsque son regard croisa le mien. Il laissa échapper un sourire, non dissimulé cette fois, qui découvrit une dentition immaculée et aux incisives particulièrement allongées.

— Pour une curieuse, je pense savoir ce qu’il vous faut.

Il interpela visuellement l’un des innombrables valets de l’endroit, qui se permit d’accourir à petites foulées sur notre position.

— Deux Prolégomènes, s’il vous plaît.
— Mais bien sûr, je reviens dans un instant.

Il repartit aussitôt, disparaissant dans la pénombre.

— Au fait, très chère, qu’est-ce qui a bien pu attiser votre curiosité, comment en êtes-vous venue à franchir le pas, ce soir ?
— Par ennui, principalement. Les gens que je côtoie usuellement me lassent, j’avais envie de découvrir un autre...
— Univers ?
— C’est cela.
— Vous serez surprise de constater, au fil de votre relation avec les lieux, que les gens sont les mêmes que ceux qui vous ennuient dehors, mais qu’ici... ils arborent un autre visage, un autre masque. Vous-même, moi-même... nous ne sommes pas... nous-mêmes. Le sommes-nous davantage ici que dehors ? J’aime à penser que oui.
— Votre philosophie n’est pas inintéressante.
— Deux Prolégomènes pour vous. 

Le laquais des Chandelles déposa deux verres à la forme ridiculement courbée. La lueur dansante du chandelier adjacent ne permettait pas de réellement distinguer la couleur du liquide qu’ils contenaient.

— Voici une première entrée en matière, une invitation à la suite, un accueil sucré.

Tout en soulevant légèrement mon masque pour ne point qu’il y trempe, je déposai mes lèvres contre le verre froid et laissai le nectar inonder mon palais. Il y avait dans cette boisson sibylline tant d’arômes différents, aussi bien ceux qui donnaient envie de boire davantage, que ceux qui étaient si étrangers, si loin de tout repère gustatif, qu’ils surprenaient et suscitaient une vague de questionnement sur leur nature. Ce sentiment était démultiplié une fois que la liqueur avait fait son chemin, et qu’il n’en restait plus qu’une sorte de vapeur aérée en bouche, que l’on pouvait décanter quelques minutes après la dernière gorgée.

— Tout à l’heure vous étiez sise droite sur ce sofa, et maintenant... regardez comment il vient de vous absorber.
— Ces... Prolégomènes y sont probablement pour beaucoup. Ils incitent à la réflexion. Ils poussent à l’ouverture. Je ne puis que céder face à une telle invitation.
— C’est que vous en avez bien vite compris l’intérêt. 
— Certes... Tout paraît bien plus moelleux dorénavant.
— Vraiment ?

Des bruits plus égayés se firent entendre près de l’entrée. Tout un groupe débarquait à grands sabots. Je reconnus une face ou deux, avant qu’ils n’enfilent leurs masques. Il s’agissait d’étudiants de troisième année de l’Académie des Lyncéens. Les valets de l’ombre adjoignirent plusieurs canapés à l’auréole centrale dans laquelle j’étais située. Ainsi les nouveaux arrivants purent trouver place, dont un jeune homme, plutôt chétif, qui se mit à ma gauche.

— Bonsoir... me signifia-t-il. 

Il y avait dans cette salutation tous les indices qui montraient que cet étudiant n’avait aucune envie d’être en ces lieux, qu’il portait la misère de plusieurs mondes sur lui, et qu’il s’était déjà entraîné à réaliser un nœud de pendu.

— Bonsoir, rétorquai-je, suivie par mon voisin Osamodas, qui lui adressa un signe de main et un sourire chaleureux.

Plusieurs de ses acolytes hululèrent, et le damoiseau se mit à rougir. Je ne sais pas s’il s’agissait d’un sentiment de supériorité, ou bien de l’effet des Prolégomènes, mais je n’hésitai pas à tutoyer ce jeune homme.

— C’est ta première fois aux Chandelles ?
— Non.
— Eh bien, vois-tu, moi, c’est la première fois que je viens.
— C’est... pas pour tout le monde.
— Pas pour toi, peut-être ?
— Il y a trop de monde.
— Pourquoi es-tu là, alors ?
— Je... Je suis mes amis.
— Ce doivent être de bons amis si tu es prêt à passer un mauvais moment pour eux, lui susurrai-je à l’oreille.

Il me fit un signe de tête hésitant, puis se mit à rire maladroitement, sans grâce. Il était évident que ce jeune homme était exploité par sa troupe pour son argent, probablement celui de sa famille. C’était une belle prise, bien plus tôt que ce que j’avais imaginé. Je devais le séduire sans qu’il n’ait à en parler.

— Au moins, cela prouve que tu es dévoué, et prêt au sacrifice, une chose plutôt rare chez la jeunesse bontarienne, déclarai-je sur un ton presque surjoué, en effleurant son torse de mon index.
— Ah, peut-être... je ne l’avais pas vu sous cet angle.

Des entonnements gutturaux perturbèrent le cours de notre conversation. La « troupe » réclamait quelque chose. Plusieurs laquais de la pénombre acquiescèrent vigoureusement, avant de se dissoudre derrière les rideaux. En l’espace de quelques instants, une petite scène ovale de 15 pieds de long sur 5 de large fut aménagée au centre de l’auréole de sofas. On y déposa un lot de soieries et autres rembourrages molletonnés. Je reconnus le vieil homme qui fumait la pipe à l’entrée, cette fois-ci, il arborait un costume impeccable, témoin d’un soin séculaire, et s’approcha de l’assemblée pour laisser le timbre argentin de sa voix illuminer la soirée :

— Pour ce soir, nous avons l’illustre honneur d’accueillir aux Chandelles deux mondes qui s’affrontent : l’esprit animal des félines du Sud, et le roc inébranlable des « Craqueleurs » du Nord.

De part et d’autre de l’annonciateur défilèrent trois hommes robustes, aux muscles couverts d’une fine couche de poussière de pierre, et enserrés dans une armure en plaque couvrant leur poitrine et leurs jambes ; parallèlement, trois femmes, déguisées en disciples d’Écaflip se pressèrent à quatre pattes sur la moquette rouge, de fausses oreilles étaient dressées par-dessus leur chevelure écourtée, tandis qu’une queue factice se trainait nonchalamment derrière elles. 

— Qui, de la souplesse ou de la robustesse l’emportera ? Qui de la patte soyeuse ou du poitrail de marbre triomphera ? Ils en ont fait leur jeu et rien ne va plus. Admirez.

Les combattants entamèrent une ronde intimidatrice autour de la scène, laissant le plaisir aux clients avachis d’admirer de-ci de-là les formes prononcées, et les courbes audacieuses. Manifestement, ce spectacle tant attendu était la principale raison d’être des étudiants de troisième année, tous hypnotisés par la danse des gladiateurs. Mon voisin de droite, l’Osamodas curieux récidiviste, semblait lui aussi envouté par la grâce du ballet.

Certains pinacles furent dressés avec plus de célérité que d’autres. Mais, in fine, tout succombait aux caprices des félines du Sud, qui se jouaient de l’immobilisme de leurs partenaires rocailleux. Elles dansaient et s’insinuaient entre les parois, contre les flancs abrupts, et sous les colonnes inflexibles. La bataille semblait perdue pour les craqueleurs massifs du Nord, ils n’étaient plus qu’un simple jouet pour les démones aux pattes de velours. D’un coup d’un seul, néanmoins, accompagnées du retentissement d’un tambour lointain, les montagnes se soulevèrent. Elles avaient eu le temps d’étudier l’ennemi, de le sonder, de le comprendre. L’offensive était désormais de mise, et les frêles ersatz Écaflip furent empoignées, rattrapées dans leurs élans chafouins. Tantôt par la queue, tantôt par les oreilles, on les ramena à la raison, sur terre, plaquée par les implacables happelourdes. Aux prises de la roche dure, il n’y avait plus d’échappatoire pour ces captives effarouchées dont les mièvres miaulements peinaient à effriter la sensibilité de l’adversaire. Dans un élan de victoire, les nordistes fendirent les fines lanières et déchirèrent les étoffes qui jusque-là occultaient le plus simple appareil des nymphes de la nuit. Impuissantes, tenues et détenues, elles ne purent qu’encaisser les raids répétés des soldats obstinés. Peu à peu, le calvaire des félidés se transforma en partie de plaisir : les complaintes douloureuses laissèrent place aux gémissements à peine gênés. Les colosses s’échauffaient, et retirèrent leurs armures lourdes pour donner plus efficacement la cadence aux fauves haletantes. Faute grave, puisque ces dernières, plus endurantes que robustes, profitèrent de ce laps de temps pour s’agripper à leurs ravisseurs d’argile. Elles grimpèrent et escaladèrent, si bien que certaines se retrouvèrent cuisses et jambes enserrées autour du cou de la montagne. Surpris par cette contre-attaque, les géants chancelèrent et trébuchèrent sur la scène oblongue, sur le dos, leur virilité s’exposant nettement — parfois ridicule au prorata de leur masse totale. Les insoumises ne perdirent pas de temps, et s’assirent sur le pic gonflé des lanciers antiques, le menant à leur bon gré dans telle ou telle direction, avec tel ou tel tempo.

Je détachai les yeux un instant de cet affrontement érotique. À vrai, dire cela n’émoustillait que peu de choses en moi, mais l’ensemble de mon voisinage était comme paralysé, absorbé dans ce spectacle rare et infiniment précieux.

Quelques péripéties et galipettes plus tard, la fin de l’acte ne laissait plus de doute sur les corps et les draps de soies. Avant que l’homme à la pipe ne revienne proclamer un discours de fermeture, un jeune homme fit irruption aux côtés des acteurs épuisés, à force d’applaudissements erratiques et d’un sourire aussi large que faux.

— Ma-gni-fique. Somptueux, splendide. Les mots manquent pour qualifier la prestation de ce soir. J’en suis tout retourné !

Je reconnus cette voix.

Vu la réaction des valets de l’ombre, il devait s’agir d’un habitué des lieux. Par ailleurs, il s’empara pour la suite d’un chandelier à cinq branches qui reposait sur une table basse.

— Comment vous avez… si bien représenté cette dichotomie entre le minéral et l’animal, c’était… bouleversant.

Il naviguait entre les corps parsemés de rosée.

— Non vraiment, une grande qualité pour ce soir. Particulièrement… cette montagne-là.

Il désigna un soldat, plombé au sol par la fatigue. Ce dernier se releva toutefois, par politesse, ou pour mieux accepter les compliments de l’habitué.

— Regardez cette stature, elle n’est ni trop extravagante pour nous ridiculiser, commun des mortels, ni trop banale pour nous ennuyer. Et ce teint, sous la poussière, un véritable mont bruni par le soleil ! Il me tarde de découvrir le visage de ce Dieu de la baise, pas vous ?

Des approbations fusèrent, notamment du groupe des troisièmes années.

L’habitué glissa sa main dans la nuque du craqueleur du Nord, prêt à y faire tomber le masque finement noué. Juste avant toutefois, il m’adressa à moi, précisément, un regard soutenu.

Le masque tomba sur le sol, c'était Marco.
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MessageSujet: Re: Scriabine Castrellan   Lun 7 Aoû 2017 - 9:59






L’horloge indiquait 22 h 38. Il était temps de quitter le nid. Mon frère était parti il y a une demi-heure environ, il était déjà à destination. Ferdinand n’avait même pas remarqué mon absence. Alexandre, ce félon, dormait à grands ronflements dans la remise. Une perruque brune, un peu de fard, et quelques robes démodés me rendaient indécelable.

Ainsi parée, je m’évadai par la porte de derrière. Les rues des beaux quartiers avaient plus de charme de nuit que de jour : elles étaient moins animées, et la lumière ne mettait pas en exergue les nombreuses immondices urbaines.
Un chacha de gouttière remarqua ma présence et se mit à miauler précieusement. Il se dandina jusqu’à moi, et afficha un regard mélancolique.

— Qu’attends-tu au juste, petite chose ?

La bête se contenta de réitérer sa complainte mielleuse. Elle s’autorisa même à se frotter contre mes étoffes. C’était de trop : je lui assénai un petit coup de pied dans les cotes pour la faire fuir. L’effet fut immédiat.

Après quelques minutes de marche nocturne, j’arrivai à l’adresse indiquée. Personne. Pas une lumière ni un son. Bien qu’un peu interloquée, je me décidai à entrer dans la bâtisse. Dans le hall, deux lourdauds discutaient autour d’une table minuscule. Je leur affichai d’emblée une mine interrogatrice, à laquelle le moins obèse des deux répliqua par un doigt boudiné en direction de l’escalier du fond.

Le plancher était vieux, pourtant le reste de l’aménagement était bercé dans la richesse ornementale. Parvenue au premier étage, je distinguais quelques bruits étouffés, et un fil de lumière sous une double porte. Celle-ci ne grinça que très légèrement à mon arrivée, si bien que c’est en toute discrétion que je découvris les lieux : une longue salle de bal aux plafonds démesurément hauts, reconvertie en salon clandestin. Plusieurs tables de jeu étaient ainsi éparpillées, regroupant plus ou moins de spectateurs et de joueurs.

Un banquier m’interpella.

— Madame ?

Il faisait rouler quelques jetons finement décorés entre ses doigts, technique révélatrice de l’ennui récurrent de l’homme à ce poste.

En guise de réponse, je lui agitai un petit paquet de cartes devant la figure. Ce soir je ne jouais pas, bien que l’envie m’en démangeait. Il parut surpris, mais se fit à l’idée, en affichant une moue d’approbation.

— La table près de la chambre bleue est libre, là-bas.

Après une courbette digne de la profession, je me dirigeai vers l’emplacement indiqué. On m’apporta un chandelier, un coffret à jetons, et un verre de liqueur de bananagrume. J’installai mon jeu ; lentement mais sûrement.

— À quoi joue-t-on ce soir ? Se questionnèrent trois hommes à l’unisson devant ma table.

Je montrai un deux de carreau en guise de réponse. Ce qui signifiait que nous allions jouer au bésigue brâkmarien.

Le trio ne semblait pas être d’une quelconque importance au regard de ce que je cherchais ici. Il me fallait simplement attendre qu’une occasion se présente. Alors je continuai à enchaîner les parties faisant autant d’heureux que de frustrés. 

Enfin, après plusieurs heures de calvaire, alors que la moitié des joueurs était déjà rentré chez eux, je vis mon frère en compagnie de deux hommes et une femme. Ils n’étaient plus strictement sobres.

— Un bésigue brâkmarien ? Oui, c’est vrai ça fait longtemps chérie…

Afin d’écarter toute ambiguïté, je fis un signe de trois avec mes doigts.

Mon frère, qui avait manifestement compris qu’il était de trop, fit ses salutations et y adjoignit quelques messes basses, avant de prendre la porte de sortie.

Tout se déroulait parfaitement bien. Il ne me restait plus qu’à tendre les oreilles. Finalement, la femme se décida à parler.


— Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Le bonhomme n’est pas sûr de lui, ça se voit comme un clochard à la cour du Roi.
— Je passe.
— C’est un jeunot. Il ne sait pas dans quoi il s’embarque. Je passe.
— Sait-il seulement ce qu’est la vie en dehors de Bonta ?
— Quarante de bésigue.
— Bien joué. Je suis d’accord, il est tout aussi naïf que puceau.
— N’est-ce pas justement ce qui pourrait jouer à notre avantage ?
— Je relance la brisque à vingt.
— Vingt-cinq.
— Je ne sais pas, il va se faire pincer au moindre pépin.
— Trente.
— Sauf si on met Hector sur le coup.
— Vraiment ? Tu veux qu’on le ramène à Bonta ?
— C’est une idée, oui.
— T’en penses quoi, toi ?
— Je passe.
— Hum… faut que j’y réfléchisse. Le nobliau n’est pas prêt c’est sûr, mais il a ce qu’il faut en termes de contact et de capital.
— Tu penses pas qu’il pourrait nous la faire à l’envers ?
— Lui ? Ahah, non. J’en ai vu des types se foutre de nous, mais lui c’est un naturel. Il se cherche un côté malfrat pour se faire mousser, faut croire qu’on s’ennuie de nos jours chez la fine bourgeoisie.
— Putain, mais tu la sors d’où ta suite là ?!
— Faut suivre… 
— Pfff…
— Bon pour notre gars, j’ai un plan. On commence avec 500 fioles de Dame Sallie, et on voit comment il se démerde.
— Et on met Hector sur le coup, ou pas ?
— On met Hector sur le coup.




* * *




La lumière cruelle du soleil matinal pénétrait la chambre sans état d’âme. Un rapide coup d’œil vers la pendule me fit savoir que je n’avais dormi que cinq heures. Ferdinand, comme toujours, faisait claquer sa langue dans sa bouche pâteuse, ce qui provoquait un son horripilant. Ensuite, il s’étirait en gémissant, et je n’avais pas besoin de le regarder pour savoir qu’il arborait ce grand sourire niais qui voulait déjà dire « Hum… qu’est-ce que j’ai bien dormi ». Sa jambe poilue rencontra la mienne, ce qui me fit sursauter dans un frisson glacial. Il releva son buste en appuyant ses deux mains contre le matelas.

— Ahhh… rien ne vaut une bonne nuit de sommeil pour se remettre en forme…

C’étaient ces petites phrases banales, sans aucun sens, qui chaque jour me donnaient un prétexte de plus pour lui couper la langue. Je me levai en le regardant d’un air désabusé.

— Oh ben elle a pas l’air de bon pied ma petite épouse.
— Quelques « insomnies »…
— Faudra que j’aille voir mon copain éniripsa dans sa boutique, il pourrait te donner quelque chose pour ça.
— Non c’est bon, ça ira, merci.
— Oh, ben en tout cas, j’ai une de ces faims moi ! Je mangerai pour dix ce matin !

Son excès d’enthousiasme était permanent, usant. Je me dirigeai vers le meuble destiné à la toilette, et lavai une partie de la mauvaise nuit que j’avais passée à grands coups d’eau froide. Après m’être occupée du sort de ma chevelure, et de celui de ma tenue, je poussai Ferdinand dans le couloir afin que l’on rejoigne la salle à manger. Comme bien souvent, nous étions les derniers.

— Bonjour…
— Bonjour belle-maman, bonjour beau-père, bonjour mon beau-frère !
— Ah, vous voilà… Eh bien, Ferdinand, vous avez l’air plus en forme que notre fille…
— La pauvre souffre d’insomnie… 
— Certes… 
— Peut-être songe-t-elle toute la nuit à la manière de remplir son devoir conjugal, asséna mon frère.
— Oh toi…
— Ahah, voilà une boutade très distrayante cher beau-frère !

Je n’avais ni l’humeur ni la force de générer un scandale dès le petit-déjeuner. Alexandre nous apporta une tasse de thé fumante parfumée au palmifleur Passaoh, ainsi que des tartines et de la marmelade de citron. Pendant que je ruminais quelques sombres pensées, ma mère dressait une liste sur un long parchemin, en murmurant de manière très agaçante.

— Archibald Castrellan vu… Margueritte de Lerty vu… Éléonore Castrellan vu… François Castrellan vu pas là… Robert Borétane vu… Lyanne Borétane vu… Émilie Castrellan vu… Edmond Castrellan… Edmond… Tiens, est-ce qu’Edmond et Blanche seront là ? Tu les as vus la semaine dernière, non ?
— En effet, ils sont dans leur résidence du Sud, mais ils feront le déplacement, répondit docilement mon père.
— Bien, très bien. Hormis François et deux autres, la famille sera réunie au grand complet donc.

L’idée même de participer à cette grande réunion de famille quinquennale me donnait la nausée. Encore une occasion de livrer quelques escarmouches verbales avec mes détracteurs, devant un public de marque.

Mais j’avais plus important à l’esprit : mener l’enquête sur ces « 500 fioles de Dame Sallie » dont j’avais entendu parler la semaine dernière auprès des nouveaux associés de mon frère. Quand il s’agissait de se mettre au courant des dernières substances à la mode dans les hauts cercles de la noblesse bontarienne, il n’y avait qu’un seul endroit : les Chandelles. Et ce matin était l’occasion parfaite pour visiter les lieux en toute discrétion, sans craindre une foule d’étudiants en mal de passion.

Une fois le petit-déjeuner avalé, j’envoyais mon époux Ferdinand accomplir une tâche administrative sans intérêt — faire faire des duplicatas de nos contrats matrimoniaux et des annexes d’état civil —, afin d’avoir la voie libre pour la journée.

De jour, les Chandelles perdaient une partie de leur mystère. Dans le grand salon, je retrouvai mon comparse Osamodas qui semblait passer sa vie entière entre ces murs étroits.

— Mais qui voilà... ma blonde préférée ! Qu’est-ce que tu fais ici, de si tôt matin ?
— J’avais besoin de quitter... une atmosphère pesante.
— Tu prends quelque chose ?
— Hum, peut-être, oui.
— Voyons voir, depuis la dernière fois que tu es venue, ils ont sorti une nouvelle création : « La Reine de la Brume ». Tu veux essayer ?
— Je me rappelle de la dernière fois que tu m’as dit ça et... tu te souviens du résultat.
— Tout est toujours une question de dosage... Ne t’en fais pas, c’est « léger ».
— Va pour ta reine du brouillard, alors.
— Je sens en effet que tu as besoin de te détendre...
— Si tu savais...

Après de longs échanges, tantôt faits de banalités, tantôt de remises en cause de la métaphysique du monde, je parvins sur un coup de chance à faire tomber le nom tant attendu de Dame Sallie.

[…]

— D’ailleurs, la « Reine de la Brume » en contient un peu. C’est-ce qui fait tout son succès...
— Je vois, les effets sont légers, mais... intéressants. Que dirais-tu à une étudiante de l’Académie des Lyncéens qui souhaiterait s’en procurer à l’état pur ?
— Probablement qu’il existe de nombreux autres moyens moins coûteux pour s’amuser...
— C’est sans compter que « coûteux » ne fait pas partie du vocabulaire des étudiantes de l’Académie des Lyncéens.
— Dans ce cas, je lui conseillerai de rencontrer Hector.
— Et si cette étudiante voulait en savoir plus sur le personnage ?
— Qu’elle aurait de grandes chances de le rencontrer en soirée dans le quartier des bijoutiers, dans une taverne nommée « La Pinte aux Œufs d’Or ».




* * *


L'établissement était à mi-chemin entre la coquetterie des grands cafés, et la vulgarité des tavernes de rue. Il y avait des petits bourgeois pleins d'embonpoint, des filles de joie un peu dignes, et des gens sans visage.

Hector était en face de moi. Il n'avait rien d'une personne mafieuse, et dégageait au contraire une aura bienveillante. Son appartenance au culte d'Éniripsa y jouait peut-être pour beaucoup.

— Vous n'êtes pas très causante pour quelqu'un qui voulait me voir.
— C'est que... je laissai un sourire de gêne m'interrompre, avant de reprendre. C'est que je ne suis pas trop habituée.
— À quoi donc ? Parler avec des gens ailés ?
— Heu non, ce n'est pas ça ! Bien que... si en fait, aussi...
— Allons mon enfant, dites-moi tout, que l'on termine avant le coucher du soleil !
— Ahah oui, heu... Comment dire, j'ai entendu parler de vous. Oui c'est ça, on m'a glissé votre nom à... enfin peu importe, on m'a glissé votre nom. C'est à propos de...   « calmants » que vous vendez il me semble.
— Des calmants ? Oui, j'en ai plusieurs sortes. Vous êtes souffrante ?
— Souffrante ? Heu non pas vraiment. C'est que j'aimerai bien me constituer une réserve au cas où...
— Vous... Vous mon enfant, vous êtes une sacrée embobineuse, n'est-ce pas ? Lança-t-il sur un ton paternel, tout en me taquinant le bout du nez avec son long index. Dites-moi plutôt que vous avez besoin de ces calmants pour vous amuser avec vos amies du samedi soir.
— Eh bien... heu non... enfin... J'essayai de rougir en contractant les muscles de mon torse.
— Vous pensez bien que vous n'êtes pas la seule à me demander ce genre de service, je les connais les douces filles comme vous.

Je me contentai de regarder la table en guise de réponse.

— Alors, dites-moi votre prix, je vous donnerai les quantités.
— J'ai ici 10 000 kamas, je ne sais pas si...
— 10 000 kamas, c'est un bon début. Je peux vous avoir... disons une demie fiole de Dame Sallie. Attendez un instant, je vous prie.

Hector s'en alla dans l'arrière-boutique en voletant légèrement. Il revint avec ladite fiole à moitié pleine d'un liquide laiteux.

— Elle... elle est bizarre votre Dame Sallie, non ? C'est un tirage de moins bonne qualité ? Je ne veux pas avoir des problèmes médicaux moi...
— Bizarre ? Qu'entendez-vous par-là ?
— Eh bien... C'est que j'en ai déjà vu, et elle était rouge, et... plus chère également.
— Oh vraiment ? Et... par curiosité, d’où venait-elle ?
— Je... je ne vais pas voir de problèmes, si ?
— Aucun très chère, vous n'êtes qu'une humble consommatrice, et personne ne vous voudra jamais aucun mal dans ce milieu, je vous le garantie.
— Eh bien c'était du côté du port... je ne connais pas tous les détails, ce n'est pas moi qui y suis allé directement...
— Une amie à vous, peut-être ?
— Non c'était un ami, le jeune héritier de la famille Castrellan, il nous a dit que c'était une nouvelle recette qui était vendue par "La Stida" sur le Port. C'est que moi je ne m'y connais pas trop... mais il disait que c'était de la Dame Sallie, et que ce n'était pas donné. Au moins deux fois plus cher...
— Intéressant, je vois. Il est bon de connaître l'état de la concurrence, ahah ! Nous essayerons de nous « aligner ». En tout cas, je vous garantis qu'il s'agit bien ici de la Dame Sallie originale, et que vous ne concourrez aucun risque à en consommer à petites doses.
— Je vous remercie... et excusez-moi, je ne suis... pas habituée à ce genre d'échange... je souris bêtement.
— Ça viendra, ne vous en faites pas. Ça viendra bien assez tôt. Il murmura à nouveau dans sa barbe, le regard perdu : bien assez tôt...




* * *




Le « grand jour » était arrivé. Devant les marches de la demeure des Castrellan se pressaient des calèches pleines de cousins, de parents éloignés, et de vieux personnages rabougris. Telle une nuée de nuisibles, ils se déversaient dans la maison, touchaient à tout, prenaient leurs aises, parlaient fort et grignotaient les amuses bouches laissés en offrande aux visiteurs.

C’est dans ces moments-là que mon mari Ferdinand se rendait utile : lorsqu’une marâtre commençait à me donner des envies de meurtre, je lui envoyais le « paquet » et son sourire niais. Un beau cadeau de bienvenue.

Je me sentais comme une parfaite étrangère au milieu de ces gens. Je ne me reconnaissais plus comme une des leurs, ils me semblaient si laids, si vicieux, si cyniques. Alors que j’errai parmi les buffets et les décolletés gonflés à l’ancienne, Éléonore Castrellan, une tante, en compagnie de mon frère et d’autres personnages inintéressants, m’apostropha.

— Mais qui voilààà… Scri-ia-bine, s'enchanta ma tante.
— Ah oui. Ma bien chère sœur, il ne peut pas y avoir que des bonnes nouvelles ma tante ! Renchérit mon frère.
— Oh, vraiment ? À ce point…
— Bonjour, tante Éléonore. Vous semblez être dans une excellente forme.
— Ouiiii enfin, le voyage jusqu’ici à tout de même été exténuant…
— Il est vrai qu’à partir d’un certain âge on tend à moins supporter les déplacements.
— Enfin Scriabine, ne soit pas aussi insolente envers notre tante, parle-lui plutôt de tes projets d’avenir, tu en as tellement.
— J’ai cru entendre que tu avais échoué à l’Académie des Lyncéens ?
— C’est exact, nous ne sommes pas tous faits pour la magie, j’imagine.
— Et pour quoi es-tu donc faite ?
— Cette question demeure parmi les grands mystères de l’univers ma tante ! Nous ne lui trouvons rien qui lui aille, et ce n’est pas faute de chercher ! Elle ne semble décidément faite que pour se faire engrosser. Et encore, elle peine grandement dans cette tâche… faute d’expérience très certainement. Bref un échec sur toute la ligne.
— À ce propos, on dit que dans vos jeunes années vous étiez fille de joie très réputée sur la côte Est, peut-être pourriez-vous m’apprendre les ficelles du métier.
— Scriabine !
— Non laisse… Ta sœur doit bien comprendre que même pour… ce « métier » elle n’arrivera à rien avec son corps frêle et squelettique. Dans la nature, sans tout… ce luuuxe, elle aurait depuis longtemps été dévorée par quelques prédateurs, voire les siens. Sans esprit, sans talent, sans habilité, un pauvre oisillon morbide destiné à rester au nid toute sa vie, sous les ailes de ses parents épuisés par ce fardeau.
— Ce fut un plaisir ma tante, mais je dois vous abandonner, il y a d’autres convives à saluer.

Je revenais régulièrement près de la fenêtre de l’escalier, j’observais la rue, inquiète. Je n’étais naturellement pas sereine, qui le serait dans pareille situation. C’était un dimanche, alors il n’y avait pas grand-monde.

Après d’interminables discussions préliminaires, nous nous mîmes enfin à table. Mon père présidait et affichait une joie non dissimulée de voir pareil assemblée à sa table. Avant que l’entrée ne soit servie, il se permit un petit discours traditionnel.

— C’est toujours un plaisir de voir notre grande famille réunie au complet, ou presque ! Ces moments sont trop rares pour nous rappeler que nous portons tous le nom de Castrellan, pour nous rappeler que nos origines sont humbles, mais que nous avons réussi à les sublimer pour graver des lettres de noblesse dans nos cœurs. Nous ne sommes pas aristocrates, mais peu importe les titres hérités qui n’ont que peu de valeur au regard de ce que nous sommes capables d’accomplir, aujourd’hui, avec nos moyens formidables, et notre volonté de fer. Hier nous investissions le marché des biens exotiques de l’Île, demain… qui sait, tout cela ne dépend que de la nouvelle génération. Je pense à vous mon fils, ma fille, mes neveux, mes nièces, je pense à vous comme ceux qui reprendront le flambeau de notre belle épopée. N’ayez crainte d’innover, de prendre des risques dans vos affaires, mais toujours songez à soigner l’image de votre famille, et quand le doute vous prend, pensez à tout ce que vos prédécesseurs ont accompli pour vous permettre d’être ici. Pensez à nous et à nos pères, et jamais vous n’oublierez ce que cela signifie d’être des Castrellan.

S’en suivit un tonnerre d’applaudissements et l’arrivée des entrées : pâté en croute de cochon de Farle aux cerises, accompagné par un suprême de piou violet en marinade du Sud, sur un lit de pommes de terre nouvelles.

Le bruit de toute l’argenterie contre la porcelaine me rendait anxieuse. Ces mets cuisinés par un grand chef de Bonta n’excitaient en aucun cas mes papilles, tant mes préoccupations étaient ailleurs. Avais-je commis une erreur ? Me jugera-t-on ? Était-ce nécessaire… Fallait-il tout arrêter ? Pourquoi ?

Je n’arrivais plus à avaler une seule bouchée, mon estomac était noué. Je chuchotai à Ferdinand :

— Je reviens.

Il me regarda comme un enfant à qui l’on venait de subtiliser une sucette.

Mon départ provoqua quelques murmures discrets, qui diminuèrent en volume à mesure que je m’éloignais de la salle à manger.

À nouveau je me postai à la fenêtre de l’escalier. La rue était déserte, encore. Cela ne dissipa guère mon mal. Je montai à l’étage, dans ma chambre, pour me rafraîchir.

L’eau dégoulinait sur le meuble, jusqu’au plancher. Je m’essuyai le visage. Je me fixais dans la glace. Je repensais à ce que tante Éléonore m’avait dit tout à l’heure. Je palpai mes joues, mon nez, mon menton. Tout me semblait bien disposé. Je m’approchai pour contempler le bleu de mon iris, puis les quelques taches de rousseurs éparpillées sur mes pommettes. Je ramenai ma chevelure en avant, tout se mêlait dans un savoureux mélange : des couleurs douces et simples.

Je me reculai un peu, puis me mis de profil. Certes je n’avais pas autant de formes que d’autres filles, comme Laura, mais… Enfin, était-ce si important ? Cela ne gênait pas Ferdinand en tout cas. Mais… Ferdinand était-il un exemple représentatif ? Il n’avait guère eu le choix de sa moitié. De toute manière, à quoi cela me servirait-il, d’avoir un peu plus de chair ici ou là ? Ce ne serait qu’un poids supplémentaire à traîner. Non, définitivement, c’est bien ainsi.

D’un coup, un bruit singulier me tira de ma discussion unilatérale. Des voix s’élevaient en provenance de la rue. Mon cœur se gonfla d’un coup, douloureusement. Je m’approchai de la fenêtre d’un pas erratique. Quatre hommes, armés d’épées courtes, et menés par un disciple d’Éniripsa aux sourcils froncés, Hector.

Il fallait agir, et vite. C’était maintenant. Je descendis les escaliers deux marches par deux marches. Un sentiment quasi animal s’était emparé de moi, tout devait désormais se dérouler en quelques secondes. Je fermai à clef la double porte qui permettait l’accès à l’étage, ainsi que la petite porte extérieure menant au jardin.

C’était fait, c’était fini, ce n’était plus de mon ressort désormais. Je remontai les escaliers à grandes enjambées, puis je m’agenouillai dans la chambre de mes parents, pour observer la salle à manger au travers d’un interstice du plancher. J’étais toute tremblotante face à cette situation inédite.

Je voyais ma place vide, Ferdinand, mon frère, ma mère, mon père, et… les autres. Ils continuaient à parler, à manger, sans se douter de rien.

Après quelques minutes d’une inaction insoutenable, on entendit la porte d’entrée se faire défoncer. Quatre lourdes paires de bottes faisaient vibrer le plancher. Hector s’avança jusqu’au bout de la table à manger, autour de laquelle les convives commençaient à sérieusement s’inquiéter de la situation.

— Bonjour à toutes et à tous ! Avant que vous attaquiez le plat principal, je tenais à vous dire que vous devez ce petit intermède au jeune homme ici. 

Il désigna mon frère d’un doigt leste.

— Cela n’a de toute manière plus aucune espèce d’importance, mais éviter de lui faire gérer quelconque affaire à l’avenir, ou vous pourriez être bien déçus du résultat.

Mon frère restait bouche bée, sans pouvoir répondre quoi que ce soit. Il recevait quelques lourds regards accusateurs de la part de ses géniteurs. Voilà une perspective qui n’était pas sans évoquer en moi quelques sentiments de satisfaction.

— Et maintenant, mesdames, messieurs… 

Les quatre hommes de main se placèrent de part et d’autre de la table, derrière les convives qui n’osaient pas se lever.

— Bon appétit !

Dans une mise en scène macabre, ils tranchèrent les gorges des premiers venus. Tout un rang était acculé contre un mur et ne pouvait fuir qu’en passant par-dessus la table. Les corps sans vie se multiplièrent dans un chaos sanglant. Des cris aigus continus masquaient le vacarme des meubles bousculés, des assiettes et des verres brisés. Les lames coupaient les chairs comme l’on ferait des tranches d’un cochon de lait en broche. L’effet de surprise rendait les quelques « guerriers » de la famille bien incapables face à tel débarquement criminel. On tambourinait contre la porte qui menait à l’étage, et que j’avais fermée à clef. 

Ce… ce n’était pas mon intention. Je pensais qu’ils lui donneraient une leçon devant tout le monde pas… Pas qu’ils massacreraient tout le monde.

On arrêta de tambouriner contre la porte. Petit à petit, les bandits atteignaient le centre de la table, je voyais des visages connus ou inconnus perdre leur souffle de vie. Successivement, mon père, mon frère, ma mère, Ferdinand… et les autres… En quelques minutes les cris s’estompèrent, car il n’y avait plus de gorge pour les hurler. Hector et ses sbires repartirent aussitôt, sans demander quoi que ce soit, leur vengeance étant accomplie. 

Je redescendis au rez-de-chaussée, déverrouillai la porte de communication. Les cadavres de tante Éléonore et de mes cousines tombèrent à mes pieds. Mes pantoufles se collaient contre le plancher recouvert de sang. J’avais du mal à prendre la pleine mesure des événements. Je me plaçai au centre de la pièce, le silence était de mise. Pas totalement néanmoins, puisque des toussotements se firent entendre. C’était Ferdinand. Il était assis sur une chaise, et se tenait le ventre duquel semblaient sortir quelques coudées d’intestin grêle.

— Scrr… iabine… c’est toi… Dieu merci, tu… n’as rien.
— Ferdinand…

Je m’agenouillai devant lui, tachant par la même occasion ma robe dans une mare de sang. Il passa une de ses mains sur mon visage.

— Pardonne-moi… je n’ai… Koff… je n’ai pas pu te… donner d’enfant.

Ce nigaud que je n’ai jamais respecté, ce grand niais, je ne me l’expliquai pas, mais… il me donnait un petit pincement au cœur.

— C’est pas grave Ferdinand, la faute est… partagée…
— Je suis désolé… pour le reste aussi, Koff… me supporter n’a pas dû être facile… 
— Mais pourquoi dis-tu cela… c’est moi qui devrai m’excuser pour avoir été si froide… c’est moi qu’il faut blâmer…

De longues larmes coulaient sur mes joues, je commençais à être submergée, ne plus pouvoir parler ni réfléchir correctement.

— J’ai toujours été idiot… Koff… du début à la fin je n’ai rien compris… pourquoi mon copain éniripsa est venu ici… pourquoi a-t-il… toute la famille…

Je n’avais guère la force d’interpréter le sens de ses dernières paroles. C’en était fini de Ferdinand. Il ne me réveillera plus jamais en sursaut le matin avec ses jambes poilues, ni ne me frustrera avec son grand sourire. C’était tant mieux, ou bien… peut-être pas vraiment.

Je me relevai, et, pour me donner de la contenance, j’attrapais un verre qui était miraculeusement resté à sa place, immaculé, sur la table, afin d’y verser abondamment le fond d’une bouteille de vin de Sette que j’engloutis sans prendre le temps de la dégustation.

Le corps de mon père était lui aussi resté sur sa chaise. Il n’avait pas eu le temps de voir la mort venir. Il ne restait sur son visage encore tiède qu’un regard empreint de regret et d’amour pour sa famille, sa fille aussi. Voyait-il encore la Scriabine de douze ans, innocente et chafouine, que ce jour-là il abandonna ? Ce spectre l’avait-il hanté tout ce temps ?

La dépouille de ma mère n’attisa en moi aucune émotion. Celle de mon frère, en revanche… Il était allongé au sol, sur le ventre. Je le retournai avec mon pied. Ses cheveux longs masquaient son visage moqueur. Je songeais à toutes les horreurs qu’il m’avait fait subir, toutes les humiliations publiques proférées de ses lèvres immondes. Comme pour marquer un certain tempo, je lui assénais de petits coups de pied dans les côtes. Puis, au fur et à mesure que je remontais dans les souvenirs de notre relation fraternelle, je ne pouvais qu’augmenter la puissance de mes coups. Tant et si bien qu’au bout d’un moment, lorsque ma haine atteint son paroxysme, mon pied douloureux était déjà profondément enfoui dans ses entrailles et j’étais à bout de souffle.

— Tout ça c’est de ta fauuuute ! Hurlais-je en levant les yeux au plafond.

En reprenant petit à petit conscience, je vis une tête singulière qui dépassait de la porte des cuisines. C’était Alexandre, peureux comme un crapaud, qui venait probablement de me voir m’acharner sur les restes de mon frère pendant quelques minutes. 

— Meu… meu… meurtrière !
— Non attend Alexandre !

Tel un rat d’égout il s’enfuit dans ses cuisines, en proférant toute sorte de choses : « Assassine ! » « C’est Scriabine ! ». 

J’essayai de le rattraper. En vain. Je devais partir, tout de suite, quitter ce funeste banquet. Où aller ? La question résonna dans mon esprit quelques instants. Chez Laura ? Elle n’était pas là. Chez qui… Alors, un choix improbable se fit dans mon esprit. Je relevai ma robe pour mieux courir. Mes jambes étaient devenues molles comme de la gelée. Je tombai plusieurs fois dans la boue des grandes allées. On me regardait comme une aliénée. Mes forces s’amenuisaient à chaque pas, je perdais petit à petit en volonté, en toute chose.

Enfin, j’arrivai, je toquai à la porte d’un poignet fébrile. Le Mage Simon ouvrit. Il me dévisagea pendant quelques instants avant de déclarer :

— Vous ne seriez pas l’étudiante qui avait vom…

Je tombai raide sur le palier de son entrée.
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MessageSujet: Re: Scriabine Castrellan   Mar 19 Sep 2017 - 19:33



Le battement de l’horloge résonnait inlassablement. Les regards se croisaient, se chevauchaient. Parfois, un soupir, une expression intriguée, ou bien un verre qui se vidait. Mais pas un seul mot, tout se jouait ailleurs : la concentration était à son apogée. Les mises dépassaient toute notion de raisonnable, de quoi faire vivre une famille pour plus de 100 ans. Les cartes étaient plaquées contre la nappe de soie rouge, on ne les regardait que peu, et pourtant, c’étaient elles qui cachaient l’issue de la partie.

Nous étions épiés par quelques gentilshommes curieux. Toute action contribuait à tendre un peu plus l’atmosphère. Le brâkmarien posa une paire de dames sur la table. Le marchand de rubis rumina avant de jeter ses cartes nonchalamment. Mon tour venu, je ne pus qu’admettre la défaite en saluant respectivement mes partenaires, et en quittant la table ainsi que mes mises.

— Vous nous quittez déjà ?
— J’ai quelques affaires à mener, mais je reviendrais demain.
— C’est avec impatience que nous vous attendrons à la grande table.

Je remontai par un escalier en colimaçon, qui menait à une salle spacieuse à l’ambiance plus populaire, avant d’emprunter un corridor qui débouchait sur un plus large escalier en pierre, lequel me conduisit dans le hall relativement luxueux de l’établissement. Monsieur Arthur était en train de parler avec deux femmes, plutôt âgées, sur un sofa. Me voyant revenir de l’antre du jeu, il s’excusa pour me rejoindre. Son visage exprimait une certaine tristesse, une certaine compassion. M’était-elle destinée, ou bien concernait-elle les deux septuagénaires ?

— Mademoiselle, vous revoilà déjà ? Comment s’est déroulée votre soirée ?
— Bien, j’ai fait quelques gains, mais les joueurs n’étaient pas de mon goût.
— Voulez-vous rentrer ?
— Certes, rentrons.

Je grimpai dans la diligence estampillée « Hôtel Budavar » et Monsieur Arthur prenait la place du conducteur.

J’aimais et je détestais à la fois les longs trajets entre le Château d’Amakna où je jouais et Astrub où je résidais. D’une part ils me permettaient un rare moment de réflexion profonde, d’autre part cette réflexion consistait bien souvent à faire le constat d’une misère intellectuelle et peut-être même morale. Les mêmes questions revenaient régulièrement : comment en étais-je arrivée là ? Et si je ne m’étais pas mêlée des affaires de mon frère ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Qu’est-ce que j’ai vraiment envie de faire ?

Malheureusement je ne parvenais à déterminer aucune réponse claire à l’issue du voyage. Arrivée à l’hôtel astrubien je montais dans ma chambre réservée, comme d’habitude, en saluant au passage le comte De Goff toujours en train de lire près du bar, comme d’habitude, je trouvais ma couche vide et froide, comme d’habitude, et je mettais plusieurs heures avant de trouver le sommeil.

Le lendemain, j’avais rendez-vous à la banque. C’était devenu un réflexe : quand j’avais besoin d’argent, je n’avais qu’à me servir. Le hibou me conduisit devant l’entrée du coffre, qu’il mit plusieurs minutes à déverrouiller. À l’intérieur, la salle avait largement perdu de sa superbe au fil des années et de mes venues. Les chariots de lingots, les sacs d’émeraude, et les bijoux de maître s’étaient peu à peu évaporés dans la nature. La pièce demeurait bien trop grande pour le maigre trésor qu’elle renfermait désormais.

Même l’or des Castrellan avait ses limites. À chaque fois que j’y puisais, j’en récupérais aussi un sentiment d’inquiétude qui ne faisait que s’alourdir avec les années : que se passera-t-il ce fatidique jour où il ne restera plus rien ? Mais au final, cette maudite soif du jeu avait toujours le dernier mot sur mes pensées plus rationnelles. Peut-être que... je voulais m’en débarrasser de tout cet or, au final. Le méritais-je vraiment ? Il n’avait pourtant pas été aisé de le récupérer...

Le tintement métallique d’une bonne trentaine de clefs attachées au même trousseau me tira de mes pensées. Le Mage Simon attendait devant l’entrée du coffre, en compagnie du hibou. La mine de mon ancien maître ne laissait présager aucune discussion agréable à venir.


* * *


Comme une enfant à qui l’on venait de tirer les oreilles, je présentais au Mage Simon une moue boudeuse. Nous étions attablés dans le petit salon de l’Hôtel Budavar, celui réservé aux intimes de l’établissement.

Il n’avait pas besoin de parler pour que je lise sur son visage toute la tristesse qu’il avait de me voir ainsi sombrer comme un navire perdu en haute mer, sans cap, sans espoir, sans envie. Et son tourment m’affectait, quoi que j’en laissasse paraître. Je l’avais chargé d’un lourd fardeau en lui racontant l’entière vérité de mon histoire, et depuis lors, il se sentait responsable à mon égard.

— Combien de temps comptes-tu continuer ainsi ? Posa-t-il lourdement.
— Le temps qu’il faudra.
— J’ai peur que les coffres soient vides à ce moment-là.

La vérité, je m’en rendis compte à cet instant, c’était que j’attendais ce moment où je serai confrontée à la réalité, j’espérais que ce serait la voie de ma rémission, la fin de cette longue dépression abyssale.

— Ça fait plus de deux ans Scriabine, tu as amplement eu le temps de te remettre des événements. Je ne te demande pas de trouver un travail, tu as encore de quoi vivre décemment sur l’or qu’il te reste, mais trouve-toi un but, une raison.
— J’aimerai bien reprendre les cours de magie, lançai-je sur un ton ironique.
— Rhaa ! Sois un peu sérieuse Scriabine, on ne peut jamais discuter franchement avec toi.

Il frotta ses yeux avec ses vieilles phalanges à la pilosité argentée.

— Je vous suis reconnaissante pour tout ce que vous avez fait, je le serai toujours. Mais à partir de maintenant, j’apprécierais que vous ne vous mêliez plus trop de mes affaires.

La phrase était douloureuse à sortir, et pourtant je m’étais sentie comme obligée de le faire. Je n’avais plus envie qu’il me voie péricliter sur cette longue pente.

Il me regarda en expirant sèchement, puis quitta la pièce, et probablement la ville.

Je quittai moi aussi le petit salon pour arriver dans le hall principal. Il n’y avait pas grand monde en fin de matinée. Monsieur Arthur était toujours là, lui, digne derrière son comptoir, à faire semblant d’être occupé à une tâche quelconque, alors qu’il se délectait des moindres dialogues perdus, ou des discussions à peine étouffées par les minces cloisons de l’hôtel.

Je m’approchai d’un pas prédateur du meuble en oliviolet, avant de m’y accouder et d’y faire tapoter doucement mes ongles. Il me regarda, et, sans mot dire, acquiesça obligeamment, ayant de suite compris l’objet de ma requête.

— Donnez-moi deux minutes, le temps que je réveille Monsieur Oscar pour me remplacer.
— Bien, je monte.

Dans ma chambre, la n° 6 :

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Je commence à dénouer le ruban qui retient ma robe pourpre. Les soieries plissent et se détachent. J’ôte le reste, n’y laissant qu’une lingerie légère. Je me penche près du miroir, mes joues sont roses de colère, je ne me maîtrise plus et cela m’enrage. L’eau fraîche n’y fait rien, sitôt qu’elle ruissèle, elle se met à bouillir. Mes poings se serrent, prêts à frapper le meuble innocent. Soudain, la main soignée de M. Arthur m’effleure le flanc droit. J’observe le reflet de son professionnalisme dans la glace. Je me redresse, laissant ma chemise mouillée faire deviner une partie majeure de mon anatomie. Sa main finit par rencontrer la mienne, qu’il tente par diverses caresses d’apaiser. « Aujourd’hui je n’ai pas besoin d’amour. » lui précisé-je. Les préliminaires et autres rituels pompeux sont donc sautés, pour aborder une pratique plus directe et violente. Chaque à-coup sec, chaque claque sonore, et chaque insulte — modérée, venant de M. Arthur — contribuent à me faire oublier ma détresse ; ses prises et positions serrées ne me laissent que peu de manœuvre pour bouger, ce qui, en un sens, bride la liberté qui m’a tant fait souffrir jusque-là. Cette étreinte furieuse parvient paradoxalement à éclipser l’être misérable que je suis devenue. Je suis focalisée sur cette douleur sanguine qui se mêle à quelques gouttes de plaisir. J’en viens à crier, à pleurer aussi, et peu à peu seule la situation présente importe.


D’un coup, alors qu’il vient d’écraser ma tête contre le matelas, je sens un accès de puissance se manifester en moi, une impulsion quasi divine. Bien que mon attitude était passive jusque-là, presque cadavérique, j’assène à l’honnête M. Arthur un grand coup de tibia dans les côtes, ce qui le fait tomber sur le lit. Ne perdant pas de temps, je le gifle par trois fois, et grimpe sur ses hanches, afin de goûter un peu au plaisir de la prestation. Je me sens comme une aventurière sur sa dragodinde au galop, explorant je ne sais quelle contrée du monde. Je me sens forte. Je plaque mes mains contre son torse, et je l’opprime durement. Je me délecte de son visage déconfit, je soutiens un regard dominateur sur le pauvre homme. « Plus vite ! Plus vite ! » commencé-je à marmonner, puis à crier. Ma monture reprend peu à peu du poil de la bête, ce qui contribue à me rapprocher des portes de l’euphorie. Le rythme s’accélère, poussé par un instinct millénaire. Alors que la délivrance n’est pas loin, je sens une odeur gênante de cochon grillé. Je décolle mes mains brûlantes de son torse, qui y laissent deux empreintes rouge vif en souvenir. Mais je n’en ai cure, car il me faut à tout prix atteindre l’exaltation. Après quelques ultimes coups de rein et titillations bien placées, je suis fendue puis traversée par les éclairs d’un bien-être pur et supérieur.
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La séance avec Monsieur Arthur ne s’était pas réellement déroulée comme prévu, et j’en étais plutôt heureuse en fin de compte. Cela avait chassé bon nombre d’idées noires qui me trottaient en tête depuis longtemps.

Très important, je m’étais même mise à rire après nos ébats, notamment en voyant Monsieur Arthur s’inquiéter du sort de sa poitrine meurtrie. Bien entendu, je m’excusai auprès de lui, mais me voir aussi heureuse dut probablement aider à embaumer ses brûlures. Je n’aurai jamais cru que la magie me rattraperait jusqu’au lit, comme quoi, peut-être avais-je une affinité cachée pour cet art en fin de compte.


* * *


Les jours suivants furent moins maussades que les précédents. J’arrêtai même de jouer, me contentant de quelques lectures, et discussions diverses avec les autres pensionnaires de l’Hôtel Budavar. J’entrepris également un petit voyage sur la côte d’Asse ; Monsieur Arthur ne put m’accompagner, à mon grand désarroi. Je ramenai plusieurs souvenirs à l’Hôtel : étoiles de mer, coquillages, etc. nous avons ri un peu, puis... je me suis rendu compte que tout ça, c’était beau, mais... ce n’était pas « moi ». J’avais presque réussi à me duper moi-même en montant ce rôle. Les choses me semblaient un peu plus claires désormais, avant de me « trouver un but » je devais déjà savoir qui était ce véritable « moi ». Qui était cette véritable personne qui jouait ces différents rôles, et que voulait-elle.

Pour certaines raisons, je n’avais plus envie de retourner au Château d’Amakna pour jouer aux cartes : cela faisait deux ans que j’y allais, et le résultat n’enchantait guère, de plus je ne voulais pas mettre Monsieur Arthur au courant, je réservais la « gentille Scriabine » à l’Hôtel Budavar. Il me fallait trouver un nouveau terrain de jeu, à proximité. On m’avait déjà parlé du « Tripot de la Courtoisie » comme étant l’endroit le moins indécent de la ville pour pratiquer.

Un soir donc, je me décidai à y faire un tour. Clandestinité oblige, l’établissement était en sous-sol d’une taverne plus affreuse. La tenancière, grasse et peu éduquée, m’indiqua de suite le chemin, comprenant que je n’étais pas ici pour lever le coude en compagnie de tous ces cuitards de petite engeance.

Sous terre, l’air était paradoxalement plus respirable, et les gens moins vilainement parés. Tout se déroula plutôt bien le premier soir, j’accumulais les gains, et je découvris de nouveaux jeux comme le tarot astrubien et la belotte jaune. Avec deux gardes en armure, on s’y sentait plutôt en sécurité : un petit bourgeois collant essaya de souscrire gratuitement aux services corporels que je ne vendais pas, et peu de temps après lui avoir offert une gifle, il se vit gentiment raccompagner dehors. On ne le revit plus de la soirée. À s’y méprendre, ces gardes avaient l’allure de parfaits soldats au service du Roi, alors qu’ils ne faisaient que défendre un tripot au sous-sol d’une taverne miteuse. En guise de remerciement, et aussi pour m’amuser de leur réaction, je déposai un baiser sur leur joue respective. Un, plutôt jeunot, probablement puceau, rougit comme un enfant, tandis que l’autre tenta une approche plus humoristique.

— Vivement demain, j’ai hâte de voir où vous nous remercierez !
— Pensez-vous que je vais revenir ?
— Avec une chance pareille, vous auriez tort de ne pas venir plumer les autres joueurs.
— Il faut voir, la compagnie laisse à désirer.
— Oh ça... vous vous y habituerez, et... nous sommes là, nous.
— Certes, bonne soirée messieurs.
— Soyez prudente, mademoiselle...

Je ne sais pas si sa réplique appelait à connaître mon nom, mais je préférai ne pas lui donner.

Par la suite, j’étais retournée de nombreuses fois dans cette enseigne, établissant une sorte de complicité avec ces gardes, qui étaient généralement bien vus des habitués du Tripot de la Courtoisie. Au final, je commençais à comprendre un peu plus ce que la vraie Scriabine cherchait dans les jeux d’argent. Je ne cherchais pas tant à me donner des frissons aurifères qu’à observer ceux de mes voisins, à les étudier dans ce moment de basculement total où tout est possible : les réactions étaient généralement très diversifiées d’un individu à l’autre, et en disaient long sur eux-mêmes. Par exemple, Gérald, le négociant de pomme de terre — croyez-le ou non, il s’agit d’une activité apparemment très lucrative — était d’une voie morale totalement pessimiste, aussi bien dans la victoire que dans la défaite, que dans l’attente ; pour lui tout finirait par péricliter un jour, et ses gains n’étaient qu’un peu de temps gagné sur cette issue inéluctable. La vieille Rachelle, quant à elle, femme sans emploi ayant trouvé un bon parti naguère, ne manifestait strictement aucune émotion, et rien ne semblait la perturber, à tel point qu’on était en mesure de se demander l’intérêt qu’elle trouvait à jouer. Richard le Tonneau était complètement imprévisible, il n’arrivait pas à garder pour lui son humeur du moment, ce qui le conduisait bien souvent à opter pour des stratégies insoupçonnées si on ne connaissait pas le personnage — discuter avec lui de sa journée au préalable était un bon moyen d’anticiper ses plans néanmoins. Et puis il y avait la petite Anne, guère plus vieille que moi-même, elle n’était là que pour d’obscures raisons sentimentales, et son aversion pour le risque était totale, ses mensonges étaient visibles comme une tomate au milieu d’un panier de courgettes.

Au final, c’est vraiment l’auscultation de ces profils atypiques et changeants qui m’intéressait. Voir comment les individus pouvaient réagir face à une situation identique. Mon propre plaisir dans le jeu n’était finalement qu’un prétexte à observer ces scènes théâtrales délicieuses.

Je ne cherchai pas à me faire d’amis, je voulais simplement augmenter la taille de mon échantillon, afin de parfaire cette étude sans fin. Peut-être étais-je plus scientifique que ce que j’en pensais. Peut-être que cela me lassera un jour. Ou peut-être qu’il ne s’agit encore que d’une autre Scriabine que je venais de créer. Cette dernière pensée était devenue relativement obsédante depuis ma grande remise en question. J’avais toujours cette peur de ne pas savoir qui j’étais vraiment. Néanmoins, au fil du temps je commençais à moins y songer.

Parallèlement, le fameux jour que je redoutais devait arriver, et il se manifesta plus tôt que prévu par un courrier de la part de la Banque d’Astrub.




* * *


Ma situation financière était devenue incontrôlable du jour au lendemain : je n’avais plus de liquidité, je devais de l’argent à la banque, j’avais une ardoise de plus de 150 000 kamas au Tripot de la Courtoisie, et l’Hôtel Budavar n’allait pas tarder à m’envoyer la note annuelle. Quémander de l’argent ne faisait pas partie de mes spécialités, n’ayant jamais eu besoin de le faire jusqu’à présent. Faire appel au Mage Simon était hors de question au vu du blizzard qui s’était installé entre nous ces derniers temps.

Il ne restait plus que le vieux Comte De Goff, fidèle pensionnaire de l’hôtel. Il était relativement aisé, pour ne pas dire qu’il croulait sur l’or ; de plus il aimait bien la Scriabine gentille que je jouais là-bas, le pauvre homme n’avait plus grand monde à qui raconter ses histoires bégayantes sans intérêt.

— […] et c’est ainsi que l’on nomma par la suite mon ami « L’ami des chachas ». Amusant n’est-ce pas ?
— Quelle histoire délicieuse, mentis-je.
— C’est bien tout ce que je peux faire à mon âge, les raconter. Le temps de les vivre est révolu.
— J’en ai une également, si vous n’êtes pas trop fatigué.
— Une histoire de Scriabine ? Bien sûr ! Je serai prêt à veiller jusqu’au petit matin s’il faut.
— Elle ne dure pas tant, rassurez-vous. C’est en fait l’histoire d’une proche amie à moi, qui lui est arrivée il y a peu.

Le Comte s’enfonça dans son fauteuil, j’eus peur qu’il ne commence déjà à s’endormir. J’augmentai alors légèrement le volume de ma voix pour le tenir éveillé.

— Laura, puisqu’il s’agit de son nom, a entrepris d’ouvrir une boutique de tailleur.
— Oh, et que vend-elle ?
— De la lingerie fine, des pièces d’exception, réservées uniquement aux grandes dames.
— Ah très bien, j’ai toujours préféré la qualité à la quantité.

Il était insupportable, mais au moins ses interactions le tenaient éveillé.

— Mon amie Laura investit d’importantes sommes, qu’elle emprunta auprès de sa belle famille essentiellement.
— De combien la pauvre dut-elle s’endetter ?
— Au moins cinq millions de kamas. De ce qu’elle m’en a dit, mais entre nous... elle ne m’a pas tout dévoilé, et je suppose qu’elle en doit au moins le double.
— Ah, les femmes sont ainsi !
— N’est-ce pas ? Pour en revenir à notre Laura, elle fut bien mal conseillée par un notaire incompétent, et acheta un fonds dans le mauvais quartier des tailleurs de Bonta.
— Ah, y a-t-il donc un bon et un mauvais de ces quartiers dans la cité ? Je ne connais que peu la ville cela dit.
— Il faut croire oui, les maisons de haute couture constituent un noyau en périphérie duquel des établissements moins prestigieux gravitent. Et l’enseigne de mon amie se trouvait à l’opposé de ce noyau, voyez l’erreur de jugement. Elle se retrouva à faire de la lingerie fine au milieu des braderies populaires et des friperies. Mais ma Laura est une combattante, et elle n’abandonna pas le projet ! Tant et si bien qu’elle finit par se faire connaître dans le milieu comme la « Dentelle du pauvre » ce qui nuisit beaucoup à la réputation qu’elle visait.
— Quel dommage, et comment s’en sort-elle aujourd’hui ?
— Tant bien que mal, son mariage est soumis à rude épreuve, et il est possible que ma belle Laura soit mise à la rue tôt ou tard si elle ne parvient pas à ramener un peu de prestige au-dessus de son entreprise. Elle a bien trouvé un nouveau local dans le bon quartier cette fois-ci, mais le prix en est nettement plus exorbitant. De plus elle éprouve déjà quelques difficultés à rembourser ses avances. Il s’agit d’une bonne amie, alors je lui apporte l’humble aide financière que je suis en mesure de fournir.— Scriabine... toujours aussi généreuse, vous n’hésitez jamais à donner de votre personne vous.

Je balayai poliment sa remarque d’une main relativisatrice.

— Enfin... Je m’excuse, il est vrai que cette histoire n’était guère enthousiasmante, c’est juste que j’y pense beaucoup ces derniers temps. Mais ne nous laissons pas abattre, vous reprendrez bien une coupe cher Comte ?

L’intéressé se tripotait stupidement le barbichon, cherchant un moyen d’intervenir.

— Une coupe ? Heu, oui, certes, si vous voulez. Concernant votre amie, je… enfin, oui, sa situation est vraiment préoccupante. Heu… j’y pense, mais en cas de besoin… enfin, oui, il s’agit d’un besoin évident suis-je sot… je pourrais… enfin je peux aider votre amie à retrouver une certaine santé financière, annonça non sans mal le Comte.
— Monsieur le Comte… c’est généreux de votre part, mais je ne pourrais jamais vous demander de faire une chose pareille, les sommes en jeu sont bien trop importantes. Vous avez certainement d’autres choses à faire avec vos capitaux.
— Je… j’insiste Scriabine, j’insiste. Tout l’intérêt d’avoir des fonds c’est de pouvoir les dépenser, et encore davantage lorsqu’il s’agit de faire vivre l’économie. Non vraiment, j’insiste, il est normal de s’entraider entre pensionnaires de l’Hôtel.
— Je ne sais quoi dire…
— Eh bien ne dites rien, allons. C’est entendu. Où pourrais-je rencontrer votre amie ?
— À Bonta, elle réside au… attendez, il me vient une réflexion à l’instant.
— Ah oui, laquelle ?
— Vous me parlez souvent de vos différents rivaux nobiliaires d’Amakna, qui ne cherchent que votre disgrâce.
— Ce n’est hélas que trop vrai, même à mon âge avancé, ces querelles ne cessent jamais.
— Qu’adviendrait-il si un de ces rivaux venait à apprendre que vous financiez une boutique de lingerie féminine ?

Le visage du Comte se décomposa prématurément.

— Vous ne pouvez pas prendre le risque de rencontrer Laura, cela vous mettrait dans une situation bien trop délicate.
— Certes, je n’y avais pas pensé… Sinon… le plus simple ne serait-il pas que vous serviez d’intermédiaire ?
— Hum… oui, en effet, cela pourrait marcher !
— Très bien, je vous remettrai directement les fonds dans ce cas-là.
— Nous avons encore évité une petite catastrophe Monsieur le Comte !
— Heureusement que vous êtes toujours aussi assidue Scriabine, je vous l’ai déjà dit, mais vous ferez de grandes choses plus tard. De grandes choses. Hum… concernant les liquidités, de quel montant s’agirait-il, à peu de choses près ?

Je me rapprochai du Comte, et déclarai à voix basse :

— Pas plus de deux millions.


* * *


L’avance du Comte De Goff était plus qu’appréciable pour mes finances. Les hiboux carnassiers s’étaient régalés du moindre kama. Néanmoins il ne s’agissait que d’une manière de retarder l’échéance principale. Je ne cesserai d’être la victime de mes dettes tant que je n’aurai pas de recettes régulières.

Travailler.

Voilà un verbe auquel j’étais bien étrangère. Chez les Castrellan, les activités des membres de la famille étaient généralement tournées vers le prestige, et non vers l’argent. En effet, mon père et mon grand-père ayant ardemment travaillé le long de leur vie pour rendre les Castrellan indécemment riches, il n’y avait plus qu’à gagner nos lettres de noblesse pour accroître notre influence et donner une dimension à notre famille. La plupart de nos occupations étaient donc volontairement coûteuses, comme la formation aux arts et aux sciences magiques, l’intégration de cercles de discussion privés, ou encore l’accès à des fonctions politiques et militaires. Avoir un métier dans ce contexte aurait été dégradant pour notre famille. C’est pourquoi nous avions appris à dépenser plutôt qu’à engranger.

Le monde et les principes du Travail m’étaient bien trop étrangers pour que je m’y lance seule. Aussi, cela constitua le bon prétexte me permettant de reprendre contact avec le Mage Simon. Nous ne nous étions pas revus depuis la dernière fois, et il n’était pas revenu à Astrub. Ne pouvant moi-même me rendre à Bonta — je ne voulais guère prendre le risque que l’on me reconnaisse et que l’on me livre aux gardes, sachant que l’enquête me concernant n’avait toujours pas été classée — je me résolus à rédiger une lettre au Mage Simon.

« Cher Simon,

C’est votre piètre élève qui vous écrit. Elle s’excuse de ne pas vous avoir donné de nouvelles plus tôt, ainsi que pour la triste manière dont elle vous a congédié. À l’époque, son moral n’était guère reluisant ni apprêté à discuter du long terme. Néanmoins, si elle vous écrit aujourd’hui cette lettre, c’est bel bien parce qu’elle a changé, et qu’elle cherche désormais à se trouver un but, une raison, un travail. Elle s’est dit que son ancien maître aurait peut-être quelques conseils bien avenus à lui prodiguer dans cette quête de stabilité. Elle vous attend au même endroit.
»

J’espérai peut-être assez naïvement qu’il me répondrait, mais... aucune missive ne me parvint, ni aucune visite du vieux mage. Je ne voulais guère y croire, mais l’idée de son décès m’était bien venue à l’esprit.

Un soir, au Tripot de la Courtoisie :

— […] pour lui acheter des cornes de bouftou... je ne vous raconte pas l’aventure ! Finit de conter Edmond, le jeune garde du tripot.
— Si ton talent pour narrer les histoires se rapporte à ta témérité, il ne vaut mieux pas, non. Ponctuai-je cyniquement.
— Ahah, Scriabine a raison ! Beugla Arnold, le second garde du tripot, doucement aviné. Tu vois Scriabine, tout ce que je dois endurer quand je suis de garde avec cette tête de poireau…

Ladite tête de poireau se vexa comme un enfant.

— Rhoo fait pas la tête mon petit Edichon, on rigole… tentai-je de le consoler, non sans une petite ivresse vinaire.
— Non, c’est bon. J’ai compris, je vous laisse, je vais faire le grand tour dehors… s’excusa-t-il.

Il prit maladroitement son épée qui reposait contre le mur, puis monta les marches en écartant ridiculement ses jambes à cause de son armure en plaque trop grande pour lui.

— Sacré Edmond, toujours aussi susceptible, concluai-je.
— Je ne te le fais pas dire ! Mais c’est un jeunot, il a tout le temps d’apprendre.

Un léger silence s’installa, celui qui témoignait de la recherche d’un nouveau sujet de conversation.

— Au fait Scriabine…
— Oui ?
— Bon je ne voudrais pas t’embêter avec ça mais…
— Mais ?
— Enfin, c’est l’patron qui… en fait j’ai entendu quelques mots, et paraît que t’as une sacrée ardoise ici.

Je le dévisageai un instant, réfléchissant à un moyen de l’envoyer paître, mais pour certaines raisons il me sembla sur l’instant que ce n’était pas nécessairement une bonne idée.

— C’est vrai, disons que j’ai quelque peu laissé mon crédit courir, avouais-je derrière un sourire faussement badin.
— Ouais c’est ce qu’il se dit héhé ! Enfin bref, j’suis pas là pour te faire la morale, ou encore pire pour recouvrer la somme mais… enfin, en bon ami je me suis dit que tu ne serais éventuellement pas contre un peu d’argent facile.
— Qu’essayes-tu de me proposer ?
— Bon j’imagine que tu n’as pas à te plaindre à ce niveau, mais je te le propose tout de même : j’ai une série de petits boulots simples à accomplir. Le genre de travail qui nécessite de… eh bien d’être habile avec les mots, et d’avoir quelques atouts féminins, si tu vois ce que je veux te dire.
— Hum… plus précisément ?

Arnold semblait totalement soulagé puisque jusqu’ici je n’avais toujours pas exprimé de refus catégorique.

— Eh bien, tu sais, on connaît des gens, des hommes ! Des types qui ont plus d’argent qu’il ne leur en faut, et qui ne demandent qu’à se faire délester par de jolis minois comme le tien. Attention ! Je ne te propose pas de coucher avec eux, je ne me le permettrais jamais, pas à toi… Non c’est dans le genre un peu plus subtil, et… ben ça dépend de la situation quoi.

Bien qu’au fil du temps j’étais devenue une habituée du Tripot de la Courtoisie, je ne savais toujours pas qui était derrière tout cela. Bien sûr il y avait le « patron », il y avait Edmond et Arnold, mais… il y avait quelque chose de plus, de plus grand, je le sentais. Et le fait qu’Arnold me propose un travail au moment précis où j’en étais à la recherche tendait à confirmer mes présomptions. C’était finalement tout un faisceau d’indices accumulés avec le temps qui me conduisaient à penser qu’une organisation opaque gérait le tripot et bien d’autres choses encore.

Avant que je n’eus le temps de finir ma réflexion personnelle, ma bouche se mit spontanément à parler.

— Cela ne diffère pas tant de ce que je fais déjà, déclarais-je avec un air presque vicieux.
— Oh, je vois… Dans ce cas, cela nous faciliterait grandement la tâche. C’est entendu alors ?
— C’est entendu.

Nous nous serrâmes franchement la main.
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Scriabine Castrellan
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